LA CARTE DE PIRI REIS

 

C'est en 1966 que Chilton Books, de Philadelphie, édita un fort beau livre intitulé Maps of the Ancient Sea Kings sous-titré Evidence of Advanced Civilization in the Ice Age. Son auteur, Charles Hapgood, était professeur au Keene State College, de l'Université de New Hampshire. Dans ce livre, il expliquait qu'une carte remontant à l'an 1513 et attribuée à l'amiral Piri Reis montrait des terres réputées inconnues en son temps et en particulier des portions de l'Antarctique telles qu'elles apparaissaient avant même qu'une grande partie de son territoire fût recouverte par les glaces. Pour Charles Hapgood, cette carte et d'autres du genre ne pouvaient qu'avoir été copiées sur des documents d'une antiquité fabuleuse.

Si cet ouvrage marqua un tournant dans cette "énigme", il s'en faut de loin cependant qu'il la mit à jour. En effet, c'est dès 1958 qu'un certain Arlington Mallery avait commencé à débattre du sujet. Louis Pauwels et Jacques Bergier révélèrent cette histoire au public francophone dans leur Matin des Magiciens, paru en 1960, non sans commettre la bévue de dire que c'était Piri Reis lui-même qui avait fait cadeau de sa carte à la Library of Congress en plein milieu du XIXe siècle alors qu'elle avait été mise à jour en 1929 dans de vieilles archives en Turquie et qu'elle avait été publiée pour la première fois en 1931 par les professeurs Kahle et Uberhummer respectivement à Leyden et Vienne. Par la suite, des publications comme Science et Vie ou des écrivains comme Robert Charroux et Erick Von Daniken popularisèrent largement le sujet dans les pays francophones. De fil en aiguille, on n'hésita pas à écrire que cette carte était si précise qu'elle n'avait pu être réalisée que par des observations aériennes et que certaines de ses caractéristiques semblaient indiquer qu'elle était une projection plane d'une photographie qui aurait été prise par un satellite situé au-dessus du Caire il y a plus de 10.000 ans !

En fait, la rigoureuse précision de la carte de Piri Reis n'est rien moins qu'une affirmation fausse. Ainsi, par exemple, des centaines de kilomètres de côtes manquent à l'Amérique du sud et des quantités d'îles qui n'ont aucune chance d'avoir jamais existé sont signalées alors que Cuba est tout simplement ignorée. Une chose que les amateurs d'étrange ne signalent jamais, c'est que Piri Reis a lui-même noté sur sa carte de quels documents il s'était inspiré : 8 cartes de Ptolémée, 4 cartes portugaises de son temps, une carte arabe de l'Asie du sud et une carte de Christophe Colomb. Forts de ces précisions essentielles, les spécialistes en cartographie ne trouvent rien d'extraordinaire à la carte de Piri Reis. Pour eux, elle correspond simplement aux connaissances, aux erreurs et aux inconnues de son temps.

Mais alors, comment Mallery et Hapgood ont-ils pu dire de cette carte qu'elle était absolument extraordinaire et témoignait des vastes connaissances d'une civilisation disparue ?

A dire vrai, ces deux hommes ont pris le problème à l'envers. Persuadés, pour une raison inconnue, que cette carte était une copie réalisée au départ de cartes bien plus extraordinaires encore, ils en ont corrigé les erreurs, comme ils ont corrigé celles d'autres cartes anciennes qui ne sont cependant pas devenues aussi célèbres que celle-ci. C'est ainsi qu'ils ont réalisé en quelque sorte des reconstitutions de cartes anciennes basées sur leurs propres idées préconçues en faisant par exemple tourner de plusieurs degrés certaines parties des cartes ou en agrandissant même parfois des parties par rapport au reste. En fait de reconstitutions, ce sont des reconstructions ou même plutôt des constructions remplies d'artifices qu'ils proposèrent dans leurs écrits. Forcément, compte tenu des moyens employés pour les réaliser et surtout des buts poursuivis par leurs auteurs, ces constructions sorties de l'imagination des deux hommes paraissent bien plus extraordinaires que les originaux qui leur servirent de base.

On a dit que le fait le plus extraordinaire en cette affaire était que la carte de Piri Reis montrait la forme exacte du continent Antarctique tel qu'il existait avant même d'être recouvert de glace. La "démonstration" de la chose relève d'une simple lettre du Colonel Ohlmeyer du Stategic Air Command qui figure sous forme d'appendice dans l'ouvrage de Hapgood. Dans cette lettre, le Colonel Ohlmeyer précise qu'en effet les contours et détails de l'Antarctique tels que définis sur la carte de Piri Reis concordent bien avec les mesures séismiques effectuées par une expédition en 1949. Or, on ne peut rien conclure de cela. En effet, on considère que si l'Antarctique était libéré de son manteau de glace et de l'énorme pression qu'il fait peser sur lui, il se soulèverait de 950 mètres au centre tandis qu'il ne s'élèverait que de 50 mètres sur ses bords. Ce qui entraînerait, évidemment, des déformations importantes au niveau de son relief et même de ses bords. A l'inverse, évidemment, le relief et la forme du continent Antarctique actuel sous la glace ne peuvent pas être les mêmes qu'à l'époque où il n'était pas encore recouvert de glace. La lettre du Colonel Ohlmeyer ne démontre donc rien du tout ou plutôt si : que la carte de Piri Reis ne montre évidemment pas le continent Antarctique tel qu'il était il y a plus de dix mille ans !

Un mensonge ou une erreur cent fois répétés finissent par paraître une vérité évidente. A force de lire que la carte de Piri Reis est d'une exactitude remarquable, on ne se donne même pas la peine de la regarder de près ! Quant à lire l'ouvrage de Hapgood pour découvrir ses méthodes peu orthodoxes... Heureusement, aujourd'hui, grâce à internet, il suffit de taper "Piri Reis" dans Google pour aussitôt obtenir sur ce sujet des études sérieuses et des titres d'ouvrages rédigés par des spécialistes qui ne sont vraiment pas en peine de rectifier les égarements de l'archéologue amateur Mallery et du professeur Hapgood.

 

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