LES THESES DE DANIEL MASSE SUR

JESUS DE GAMALA

 

En 1970, chez l'éditeur parisien Robert Laffont, parut le premier livre d'une série de trois dont l'auteur était Robert Ambelain, un ésotériste bien connu déjà. Ce livre s'intitulait, de manière provocante : "Jésus ou le mortel secret des templiers". Les deux suivants furent respectivement titrés, à peine plus sobrement, "La vie secrète de saint Paul" et "Les lourds secrets du Golgotha".

A travers ces ouvrages, Ambelain avait l'ambition de proposer une vie de Jésus résolument insolente, calquée sur les thèses popularisées près d'un demi siècle aurapavant par Daniel Massé, à l'évidence son maître à penser en la matière.

D'emblée, en page 17 du premier des ouvrages, Ambelain présentait Daniel Massé comme la victime d'une cabale : "L'hypothèse de Jésus, fils de Juda de Galilée, alias Juda de Gamala, ou Juda le Gaulonite, le héros juif de la révolte du Recensement, n'est pas nouvelle. Elle gênait déjà dans les premiers siècles du christianisme, puisque Luc, rédigeant les Actes, le situe après Theudas, autre révolté, qui se souleva entre 44 et 47 de notre ère, alors que Juda de Gamala se souleva en 6. Elle gêne toujours, puisque les historiens rationalistes qui veulent faire de Jésus un mythe solaire, se gardent bien de la citer. Ernest Renan, en sa vie de Jésus, publiée en 1863, y fait une vague allusion, car son siège est fait, il veut un Jésus idyllique et à la manière de Jean-Jacques Rousseau. En fait, ce fut Daniel Massé, qui, dès 1920, et pendant un quart de siècle, au long de quatre ouvrages consacrés au sujet, la défendit courageusement. Malheureusement, il ne sut se fixer des bornes précises et ses extrapolations imprudentes ont servi ses adversaires. Historiens catholiques et protestants ignorèrent volontairement son oeuvre ; et Daniel-Rops se garde bien de le citer parmi ceux qui ont la faveur de ses répliques. Mieux encore, sur les cartes géographiques qui accompagnent parfois les travaux des historiens catholiques ou protestants, les diverses localités situées aux bords du lac de Génézareth : Capernaüm, Tibériade, Magdala, Tarichée, Hippos, Kursi, Bathsaïda, sont toutes mentionnées. Il n'en manque qu'une seule : Gamala ! Depuis les travaux de Daniel Massé, la cité zélote, la ville des Purs, le nid d'aigle d'où descendit un jour Juda le Gaulonite, la véritable Nazareth où naquit Jésus-bar-Juda, Gamala a disparu des cartes géographiques... Pour la situer, il faut se reporter aux cartes antérieures..." Et Ambelain ajoutait, dans une note : "Au catalogue de la Bibliothèque Nationale, il est impossible de retrouver les ouvrages de Daniel Massé consacrés à l'Enigme de Jésus-Christ. Sur quatre fiches d'identification, trois ont disparu, arrachées..."

Il suffit je pense de lire ces lignes pour se poser cette question : de qui M. Ambelain se moque-t-il ?

En effet, que vaut cet argument d'ordre paranoïaque selon lequel tous les auteurs ou presque auraient volontairement oublié de citer les travaux de Daniel Massé ou auraient mutilé des cartes géographiques ? Il est clair en effet que lorsque certaines choses sont oubliées ou non citées par la quasi totalité des auteurs qui écrivent sur un sujet, c'est forcément en raison de leur insignifiance patente ! Et que vaut également cet argument, de style conspirationniste, selon lequel quatre fiches auraient été arrachées dans un fichier ? A supposer que cela soit vrai, n'est-il pas évident qu'un tel arrachage ne peut provenir que de ces indélicats qui fréquentent hélas parfois les bibliothèques publiques ? Car les livres de Massé n'ont pas été cachés au public par la Bibliothèque Nationale. Celle-ci a édité et diffusé d'immenses catalogues en papier qui les citent et ils sont de même cités sur le catalogue électronique Bn-Opale plus disponible à l'adresse http://catalogue.bnf.fr.

Robert Ambelain a donc créé un véritable mythe au sujet de Daniel Massé en inventant de toutes pièces une sorte de cabale dont cet auteur et plus précisément son hypothèse auraient été l'objet. Or, la vérité est autre...

J'ai parlé plus haut d'insignifiance. En voici la raison. Le premier ouvrage que Massé consacra à son hypothèse et qui s'intitulait "L'énigme de Jésus-Christ - Le Christ sous Tibère et le Dieu Jésus..." fut primitivement publié en 1926 aux éditions du Siècle, à Paris. En 1976, j'eus la chance d'acquérir deux exemplaires du livre du professeur Louis Rougier intitulé "Celse ou le conflit de la civilisation antique et du christianisme primitif". Tous deux avaient été imprimés pour le compte des éditions du Siècle en janvier 1926 ; mais alors que le premier comportait une couverture des éditions du Siècle, l'autre en portait une de l'éditeur André Delpeuch. En observant attentivement la première, je vis que l'ouvrage du professeur Rougier s'inscrivait dans la collection des "maîtres de la pensée antichrétienne" placée sous la direction de Monsieur Rougier lui-même.

J'écrivis immédiatement au professeur Rougier afin d'éclaircir quelques points d'histoire relatifs à Daniel Massé et son premier éditeur. Et voici ce qu'il me répondit : " 1°) Les éditions du Siècle ayant subi une liquidation judiciaire, le fonds fut racheté par Delpeuch qui, pour y mettre sa marque, changea la couverture. Rien de plus normal. (...) 2°) Je n'ai pas connu Daniel Massé. Je ne sais rien du roman policier tracé à son sujet. Je sais qu'il jouit d'un grand crédit auprès de jeunes amateurs. Il identifie je crois, Jésus avec Judas de Gamala. Cette identification insoutenable soulève le problème du rapport de Jésus et des Nazaréens avec le mouvement zélote qui sévissait surtout en Galilée. Ce problème a été discuté surtout par Eisler, Brandon (Jésus et les zélotes, Flammarion) et Culmann (Jésus et les révolutionnaires de son temps)..."

Ainsi donc, alors même qu'il était directeur de collection aux éditions du Siècle, le professeur Rougier ne rencontra jamais Daniel Massé que Robert Ambelain voudrait nous faire passer pour un chercheur extraordinaire. Mieux : s'il est évident que le professeur Rougier savait quelles étaient les idées de Massé, il les considérait comme parfaitement insoutenables et ne s'était de toute évidence pas attaché à lire ses "démonstrations", considérées forcément par lui comme insignifiantes. Et, de toute évidence, le prodesseur Rougier n'était pas le seul spécialiste des origines du christianisme à penser de même !

Après que le premier ouvrage de Daniel Massé consacré à Jésus fut publié aux éditions du Siècle en 1926, l'éditeur fit donc faillite. Delpeuch reprit le fonds, mais sembla bien ne plus du tout se préoccuper de Massé qui dut se trouver un nouvel éditeur : les éditions du Sphinx, à Paris. C'est là, en 1929, que parut le second tome consacré à son hypothèse et intitulé "Jean-Baptiste et Jean, le disciple aimé et l'apôtre". En dos de couverture (voir photo ci-dessous), sur l'exemplaire numéroté en papier alfa que j'en possède, cinq autres ouvrages sur le même sujet et du même auteur étaient annoncés ("à paraître prochainement et successivement") ainsi qu'un retirage du premier tome. C'est en 1930 en effet que parut la réédition du premier, suivie en janvier 1935 seulement par "L'apocalypse et le royaume de Dieu". Et ce fut tout chez cet éditeur ! L'abandon du projet d'édition initial indique, évidemment, des chiffres de vente extrêmement faibles et, donc, un succès pour le moins restreint. Et ceci explique bien mieux la rareté de ces ouvrages chez les bouquinistes qu'une éventuelle conspiration contre l'auteur et ses écrits !

En 1959, un nouvel ouvrage de l'auteur parut encore au Cercle du Livre, à Paris. Cette fois, sous un tout autre titre que celui, générique, sous lequel les trois premiers avaient vu le jour. Il s'intitulait "Du monde antique au christianisme. Jésus, ce juif sans nom." Comme les précédents, il est extrêmement rare car il n'a obtenu aucun succès et une partie sans doute fut mise au pilon, comme c'est souvent le cas lorsque des livres ne se vendent pas.

Hormis Robert Ambelain, Massé eut peu de disciples. Au vrai, je n'en ai trouvé que deux. Le premier fut l'astrologue René de Lervily qui, dans son "Qui était Jésus ?" dont la deuxième édition remaniée paru aux éditions du Centre à Paris en 1950, en parla en termes plus que chaleureux. Mais sans omettre toutefois de préciser au chapitre X qu'il ne retenait des idées de Massé que la filiation de Jésus. Le second disciple de Massé fut Edmond S. Bordeaux ou du moins l'auteur qui signa sous ce nom "How the great Pan died" imprimé aux Etats-Unis en 1968 pour Mille Meditations. Mais quel disciple ! Car si l'esprit de Daniel Massé semble planer tout au long de cet ouvrage dédié à l'esprit analytique de Voltaire, à aucun endroit son auteur ne cite le nom de son maître à penser. Quoi de plus normal cependant pour un vil plagiaire... (voir ci-dessous)

Daniel Massé naquit en 1872. Les rédacteurs de sa notice personnelle, à la Bibliothèque Nationale, n'ont pu trouver l'année de son décès. Massé était juriste de formation et fut juge de paix à Nogent en 1907 puis conseiller à la Cour d'appel d'Alger en 1924. Il écrivit de nombreux ouvrages juridiques, mais ne commença à écrire au sujet de Jésus que la cinquantaine dépassée. Si Eisler fut sans doute un de ses inspirateurs, il y en eut un autre beaucoup plus précieux qu'il ne cita jamais et dont je vais dire à présent quelques mots...

Arthur Heulhard naquit en 1849 et décéda en 1920, soit quelques années avant que Massé eut publié son premier livre concernant Jésus. Heulhard était journaliste et critique musical. C'était un infatigable écrivain. En 1904 il publia "Tu es Petrus, histoire d'une légende" suivi de 1908 à 1910 par une somme en onze volumes intitulée "Le mensonge chrétien - Jésus n'a pas existé." Mais voilà ; publiés à compte d'auteur, ces ouvrages furent peu diffusés et restent donc rares, un peu comme ceux de Daniel Massé qui y puisa tant et plus sans rien en dire.

 

Les uns "pompent" et les autres plagient...

 

Voici une portion de texte tirée de la page 254 du second volume du "Mensonge chrétien" d'Arthur Heulhard, sous-titré "Le roi des juifs" (Paris - 1908) :

Et quand je vois que depuis deux mille ans bientôt des hommes austères demandent à Dieu de leur dire d'où peut bien provenir ce troupeau d'habillés de soie, je ne rirais pas ? J'aurais le mauvais goût de garder mon sérieux ? De traiter comme un sujet sacré ces mystifications abrutissantes ? D'employer à l'analyse de ces turpitudes ce que dans leur jargon prudhommesque les jocrisses de la gravité appellent le "ton de l'histoire" ou la rigueur de la "méthode scientifique" ?

 

Sous la plume de Daniel Massé, tout imprégné du style journalistique et polémiste de Heulhard, cela inspira probablement le texte qui suit (dans une note en bas de page du chapitre "l'esprit de ce livre" du premier tome de l'Enigme de Jésus-Christ) :

Que l'on ne me reproche pas non plus le ton qu'il me plaît de prendre, qui raille parfois et s'amuse. J'y tiens. En une matière aussi pénible que celle-ci -je ne dis pas austère- il est bon de se dérider souvent. Les arguments n'ont pas plus de poids, parce qu'on les présente dans une atmosphère d'ennui, -à l'allemande. Je fais une étude sérieuse, mais à la française.

 

Et sous la plume du vil plagiaire Edmond S. Bordeaux, dans How the great Pan died (1968) cela donna :

And let me not be reproached for the tone which I adopt, for occasional sallies and for merriment. In a matter as painful - I do not say austere- as this, it is good to admit a little levity. Arguments gain nothing in weight by being presented in an athmosphere of boredom. This is a serious study, but ridendo dicere verum. [page 19]

 

Conclusions :

Que peut-on penser d'auteurs qui pillent effrontément les oeuvres des autres sans les citer, qui les plagient purement et simplement ou qui inventent de toutes pièces des complots dans l'espoir de créditer la valeur de leurs thèses par ailleurs considérées par les spécialistes comme parfaitement infondées ?

Je pense que chacun est capable de répondre à cette question et d'en tirer les conséquences.

Liège, le 14 juillet 2008

 

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