LES GENIES DE L'UFOLOGIE

 

En 1997 l'Observatoire des Parasciences de Marseille a eu l'idée d'éditer une traduction française des notes que Jacques Vallée prit entre 1957 et 1969 et qu'il publia finalement sous la forme d'un gros ouvrage intitulé forbidden science (Science Interdite).

La traduction et la présentation furent de qualité, quelques erreurs manifestes mises à part. Mais fallait-il vraiment traduire ce livre ? Pourquoi et pour qui ? Car, hormis quelques critiques particulièrement scrutateurs (pour ne pas parler des quelques sociologues qui exploitent leurs travaux), qui lut avec intérêt ce pavé d'anecdotes pesantes et de réflexions hasardeuses ou dépitées ? Ce que l'auteur avait à dire de l'évolution de l'informatique ainsi que de ses amis aurait pu se résumer en deux chapitres distincts d'une vingtaine de pages chacun. Au lieu de cela, Vallée a, en quelque sorte, écrit ses mémoires. Il a ainsi raconté copieusement sa vie depuis qu'il était adolescent. On eut donc droit à ses premières amours, y compris avec une lesbienne, à ses rencontres avec son vieil oncle, à ses échecs et ses réussites scolaires, à ses incessants déménagements, à ses achats de livres dans des boutiques spécialisées dans l'ésotérisme, sans parler de l'évolution de son couple, de ses enfants etc... Que peut retenir l'Histoire de ce fatras d'anecdotes inutiles?

Qui se ressemble s'assemble, dit le proverbe ; et il trouve dans cet ouvrage une singulière justification. Il est clair, en effet, que ce qui lia des gens comme Vallée, Hynek, Aimé Michel, mais aussi les Gauquelin, Pierre Guérin, Costa de Beauregard, le professeur Rocard, Gordon Creighton et d'autres, fut leur intérêt particulier non seulement pour les ovnis, mais aussi et peut-être même surtout pour la parapsychologie, l'ésotérisme et un certain mysticisme dévoyé dans un surnaturel de bazar. Tous ces gens croyaient en des forces inconnues, à la télépathie et à bien d'autres choses plus étranges encore comme par exemple des créatures "surnaturelles" tout droit sorties des contes et légendes du Moyen-Age. Tous se trouvaient bien plus intelligents et mieux informés que les plus éminents penseurs de leur temps et, comme ils souffraient d'être incompris (quoi d'étonnant ! ) de l'establishment scientifique, ils développèrent une évidente paranoïa : ils songeaient à des complots, se sentaient entourés d'ennemis... En fin de compte, ces gens déséquilibrés croyaient former une coterie d'initiés à des vérités dont eux seuls comprenaient l'importance cosmique.

A force de se prendre tous pour des génies incompris (complexe de Galilée), ils finirent par ne plus percevoir leur propre médiocrité. Et c'est pourquoi le portrait attendri que traça Vallée de ses amis les montra, souvent, sous un jour bien pitoyable. On retiendra par exemple l'hypocondriaque Aimé Michel qui se croyait sans cesse atteint de tumeurs diverses ou l'enfantin Hynek qui courait vers les projecteurs et les caméras comme le papillon vole vers la lumière... Je pourrais citer deux douzaines de passages très révélateurs dans lesquels, sans s'en rendre compte, Vallée crucifia ses amis en quelques traits de plume d'une encre qu'il trempa, sans s'en rendre compte, dans du vitriol.

Tout rempli de la haute idée qu'il se faisait de lui-même et de ses amis, l'auteur ne s'est guère épargné lui-même en fournissant de sa propre personne un portrait pour le moins lamentable. Dans ce livre, on le voit sans cesse insatisfait de son métier et du poste qu'il occupe, déménageant sans arrêt à la recherche d'un mieux vivre qu'il ne trouve pas, se plaignant de mal gagner sa vie et d'être mal payé de ses oeuvres littéraires. Il s'y dit constamment fatigué, abattu, découragé, déçu, sans aucune énergie. Comme beaucoup d'êtres mal dans leur peau, au même titre que ses amis, Vallée tenta visiblement de sublimer son inadéquation permanente en s'imaginant une importance qu'il n'eut jamais. Pour lui, des gens comme Donald Menzel, Edward U. Condon et bien d'autres scientifiques de renommée mondiale étaient des niais, des bornés ou même, tout simplement, des incompétents ou des incapables. Je voudrais, sur ce point, redresser la barre en fournissant à mes lecteurs quelques indications précieuses. Puisque les pensées profondes du génial auteur de cet ouvrage s'achèvent en 1969, je me permettrai de le contredire à l'aide du volume 35 (année 1968-1969) du Who's who in America with world notables publié à l'époque aux USA. La biographie de Donald Menzel, dont je ne retracerai pas la prestigieuse carrière scientifique, occupe dans cet ouvrage 73 lignes. Celle de Condon en occupe 40. Celle de Hynek n'en occupe que 24. Vallée n'y est même pas cité, pas plus que leur ami Frank Salisbury, ni même le fameux James McDonald que René Fouéré présenta jadis à ses lecteurs comme le meilleur scientifique américain dans son domaine ! Ces gens-là, et d'autres que cita Vallée comme ayant fait partie du fameux "collège invisible" brillent par leur absence dans les pages de ce Who's who. J'avoue que l'idée d'utiliser cet ouvrage pour me faire une idée de la carrière et de l'importance réelles des "scientifiques pro ufo" ne me serait pas venue si elle ne m'avait été soufflée jadis dans le creux de l'oreille par un astrophysicien qui fut l'ami de Menzel. Sage conseil que celui-là, puisqu'il me permit alors d'ouvrir les yeux sur les fanfaronnades de tous ces messieurs !

En parcourant cet ouvrage de Vallée, je me demandais comment son auteur expliquerait le complot que Hynek et McDonald ourdirent ensemble contre le comité Condon pour jeter le discrédit sur son travail. Je soupçonnais bien que notre auteur utiliserait une ruse quelconque pour tirer son épingle du jeu et celle de ses amis. La réponse se trouve aux pages 330-331 : selon Vallée, c'est Saunders qui aurait parlé du texte de Low a McDonald seul. Ce qui laisse supposer, bien que l'auteur n'en dise rien, que la campagne diffamatoire contre Condon fut ourdie par ces deux hommes-là. Ainsi, Vallée et Hynek gardent le beau rôle. L'explication demeure cependant simpliste car l'auteur n'a pas dit quelle fut son attitude et celle de Hynek à propos de cette affaire dans les jours et les semaines qui suivirent. Rien n'indique qu'il protesta ou fut choqué par la méthode. Un voile pudique est jeté sur toute cette scabreuse affaire à propos de laquelle Vallée ne dit en fin de compte presque rien. Seuls les gens bien au courant de la question sauront lire entre les lignes et apprécier la rectitude intellectuelle de ces hommes...

Jacques Vallée a voulu faire croire que son livre contenaitt une formidable révélation, à savoir la preuve d'une machination contre la science et la vérité à laquelle chacun a droit. Il s'agissait d'un mémorandum signé d'un scientifique surnommé "Pentacle" par l'auteur. Ce mémorandum indiquerait que, dans l'ombre, vers 1953, un groupe de scientifiques aurait étudié les ovnis et se serait servi de Blue Book comme paravent. Certaines portions du territoire américain auraient même pu être l'objet d'une étrange expérience socio-psychologique. Sous la plume de Vallée, la thèse d'un pareil complot pourrait paraître plausible. Heureusement, l'auteur a jugé bon de reproduire le document qu'il tint caché tant d'année. Je l'ai lu et relu dix fois, sans y trouver la moindre trace d'un complot. Il y a là un scientifique qui s'exprime librement et suggère une expérience socio-psychologique dans le seul but de vérifier la valeur des témoignages humains, et ce, afin d'en finir une fois pour toutes avec ce fameux problème des ovnis. Soit ces témoignages devaient être pris en compte et des choses inconnues se baladaient effectivement dans le ciel ; soit ces témoignages procèdaient d'interprétations douteuses ou de divagations et l'affaire pouvait être classée définitivement. Voilà à quoi se résumait l'argumentation de ce scientifique qui ne semblait pas du tout agir pour le compte d'un quelconque groupe secret... L'interprétation fallacieuse que fit Vallée de ce document témoigne uniquement de ses obsessions à caractère paranoïaque. Il est vrai qu'il a trouvé de la même façon une soucoupe volante dans le Livre d'Ezechiel, une autre à Fatima et des extraterrestres dans les bas-reliefs babyloniens. Ça, c'est ce qu'il appelait faire de la recherche scientifique, Klass et Menzel se livrant, selon lui, pour leur part, à de sottes expérimentations et démonstrations.

Faut-il en rire ou en pleurer?

On comprend mieux, en lisant ce gros ouvrage laudatif d'un expert ufologue auto-proclamé, que de véritables savants hésitent ou renoncent à faire comprendre à de tels amateurs -qui se croient éclairés mieux que des spécialistes- qu'ils font fausse route en traquant partout des atterrissages d'extraterrestres, y compris dans les grimoires de sorcellerie, les récits du folklore, les mythes antiques et les récits inspirés par un mysticisme délirant.

Vallée et ses amis n'ont jamais été autre chose que des naïfs présomptueux confondant leurs croyances débiles avec l'érudition.

Liège, le 10 octobre 1997

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