L'ORGANON DE SAMUEL HAHNEMANN

ou

Les origines de l'homéopathie

Samuel Hahnemann, le père de l'homéopathie, naquit en 1755, en Saxe, et mourut à Paris en 1843. Médecin de formation, il était si peu convaincu de son "art" et de ses capacités qu'il renonça longtemps à soigner des malades et vécut de traductions. Puis un jour, à la faveur de réflexions personnelles au sujet des maladies et de leurs traitements, il découvrit les principes de l'homéopathie. Il écrivit sur ce sujet un certain nombre de textes dont le plus important, l'Organon de l'art de guérir, a été réédité à Paris, en 1986, aux éditions O.E.I.L.

Quel dommage que le cheminement intellectuel parcouru par Hahnemann pour mettre au point la doctrine homéopathique soit si mal connu ! Clairement exposé, comme c'est le cas dans l'Organon, il porte en effet en lui-même tous les éléments nécessaires à sa propre réfutation. Voici donc, résumée, la "démonstration" de feu Hahnemann... (les numéros de pages signalés entre parenthèses renvoient à l'édition dont question ci-dessus).

Hahnemann commence par nier, purement et simplement, l'existence de "principes matériels" susceptibles de déclencher des maladies. Comprenons, par là, les bactéries et les virus. Sa "démonstration" tient en peu de phrases: "Combien en poids (c'est nous qui soulignons) doit-il pénétrer ainsi de ce principe matériel dans les humeurs pour produire, (...) une maladie (...). Est il possible d'admettre (...) un principe morbifique matériel qui ait passé dans le sang? On a vu souvent des lettres écrites dans la chambre d'un malade communiquer la même maladie miasmatique à celui qui les lisait. Peut-on songer alors à quelque chose de matériel qui pénètre dans les humeurs? Mais à quoi bon toutes ces preuves? Combien de fois n 'a-t-on pas vu des propos offensants occasionner une fièvre bilieuse qui mettait la vie en danger, une indiscrète prophétie causer la mort à l'époque prédite, et une surprise agréable ou désagréable suspendre subitement le cours de la vie? Où est alors le principe morbifique matériel qui s'est glissé en substance dans le corps, qui a produit la maladie, qui l'entretient, et sans l'expulsion matérielle duquel, par des médicaments, toute cure radicale serait impossible?" (pages 24,25 et 26)

Ainsi raisonnait et "démontrait" Hahnemann, en un temps où la microbilologie n'existait pour ainsi dire pas. Ces principes matériels n'existant pas, il était chimérique, évidemment, de tenter de les extirper du corps afin de neutraliser la maladie. C'est pourtant ce à quoi la médecine allopathique perdait son temps, concluait Hahnemann, qui précisait que l'allopathie ne faisait que copier l'inintelligente force vitale. En effet, selon lui, lors d'une maladie, la force vitale essayait de débarrasser le corps de ses humeurs morbifiques en sacrifiant une partie de lui-même. "Afin de débarrasser, par une crise, les organes primitivement affectés, elle (la force vitale - ndl'a) augmente l'activité des organes sécrétoires, vers lesquels dérive ainsi l'affection des premiers, il survient des vomissements, des diarrhées, des flux d'urine, des sueurs, des abcès, etc., et la force nerveuse, attaquée dynamiquement, cherche en quelque
sorte à se décharger par des produits matériels. (...) La grande faiblesse dont les organes qui ont été exposés aux atteintes du mal et même le corps entier restent atteints après cette guérison spontanée, la maigreur etc., prouvent assez l'exactitude de ce qui vient d'être avancé.
" (pages 33 et 34)

C'est ici que se place le prétendu "trait de génie" de Hahnemann... Emboîtant le pas à Paracelse, il définit la maladie comme un déséquilibre de la force vitale. La guérison consistera donc à rétablir l'équilibre primitif. Or, cet équilibre primitif ne pourra être rétabli en essayant de débarrasser le corps de principes matériels qui n'existent pas, mais bien en produisant une autre maladie, plus forte que la première, et contre laquelle la force vitale devra à son tour lutter. Dès lors, un peu comme si la santé était à l'image des plateaux d'une balance, la contre-maladie, engageant la force vitale dans un combat opposé au premier, va, en quelque sorte par un mouvement de balancier, rééquilibrer la force vitale. Le médicament homéopathique n'est donc pas un médicament dans le sens qu'on donne habituellement à ce mot ; il est l'agent par lequel le médecin homéopathe induit chez le patient une nouvelle maladie, plus forte et contraire à celle qu'il veut soigner, et ce, dans le but de rééquilibrer une force vitale inintelligente "affolée" par la première maladie.

Ainsi, clairement expliquée, la doctrine homéopathique apparaît pour le moins saugrenue à tout homme moderne.

Poursuivant ses raisonnements basés sur la guérison par les "semblables de sens contraire", Hahneman se lance dans des analogies extravagantes et écrit ceci : "Pourquoi le brillant Jupiter disparaît-il, dans le crépuscule du matin, aux nerfs optiques de celui qui le contemple ? parce qu'une puissance semblable, mais plus forte, la clarté du jour naissant, agit alors sur ces organes. Avec quoi est-on dans l'usage de calmer les nerfs olfactifs offensés par des odeurs désagréables ? avec du tabac, qui affecte le nez d'une manière semblable, mais plus forte. (...) Par quel moyen étouffe-t-on dans l'oreille compatissante des assistants les lamentations du malheureux condamné au supplice des verges ? par le son glapissant du fifre, marié au bruit du tambour. Par quoi couvre-t-on le bruit éloigné du canon ennemi qui porterait la terreur dans l'âme du soldat ? par le retentissement de la grosse caisse. Ni cette compassion, ni cette terreur n'auraient pu être réprimées, soit par des admonitions, soit par une distribution de brillants uniformes. De même la tristesse et les regrets s'éteignent dans l'âme à la nouvelle, fut-elle même fausse, d'un chagrin plus vif survenu à une autre personne... " (page 119).

Si l'on s'en tenait aux démonstrations simplistes du père de l'homéopathie, on pourrait dire que, par cette dernière remarque, il avait reconnu, inconsciemment, l'effet placebo de ses médications ! En effet, qu'importe que la nouvelle soit vraie ou fausse (que le "médicament" soit actif ou non) puisque, de toute manière, il guérira celui qui y croira...

Dans une note en bas de la page 113, Hahnemann souligne davantage encore la façon dont ses médications soignent réellement puisqu'il pénètre sur le terrain des maladies psychosomatiques qu'il n'identifie même pas correctement. "Un songe, un pressentiment, une prétendue vision enfantée par une imagination superstitieuse, une prophétie solennelle de mort infaillible à un certain jour ou à une certaine heure, ont souvent produit tous les symptômes d'une maladie commençante et croissante, les signes d'une mort prochaine et la mort elle-même au moment indiqué, ce qui n'aurait pu avoir lieu, s'il ne s'était opéré dans l'intérieur du corps un changement correspondant à l'état qui s'exprimait au dehors. Par la même raison, dans des cas de cette nature, on est quelquefois parvenu, soit en trompant le
malade, soit en lui insinuant une conviction contraire, à dissiper tous les signes morbides annonçant l'approche de la mort, et à rétablir subitement la santé, ce qui n'aurait pu arriver, si le remède moral n'avait fait cesser les changements morbides internes et externes dont la mort devait être le résultat.
"

Ce qui est extraordinaire, ici, c'est que Hahnemann ne perçevant pas la véritable nature de ces "maladies" considère, une fois de plus, qu'elles furent enrayées par l'usage d'une sorte de médication morale "semblable mais contraire" à ce qui avait fait naître les troubles. Exemple typique d'idée fixe.

Pour résumer brièvement la doctrine Hahnemanienne relative à la guérison des maladies, il suffit d'un exemple concret : si vous souffrez d'une rage de dents, donnez-vous donc un coup de marteau sur le pied ; cette douleur, semblable à la première, mais contraire et plus forte, rééquilibrera votre force vitale et, durant un moment au moins, vous n'aurez plus mal aux dents, preuve de votre guérison.

L'Organon prête certes à sourire quand il est lu attentivement avec un esprit critique. Son auteur y montre des signes évidents de confusion mentale et se répète sans cesse, comme s'il voulait lui-même se persuader toujours davantage de l'infaillibilité de sa doctrine. Ce qui est grave, c'est que des médecins puissent encore s'appuyer aujourd'hui sur de pareilles calembredaines pour soutenir la valeur du dogme homéopathique. Car c'est bien à une doctrine dogmatique que l'on a affaire puisque, dans ses principes, elle est et reste immuable, n'admettant aucune exception à la règle fixée dès l'origine par le "Maître" sur le tombeau duquel, au Père Lachaise, certains vont encore se recueillir comme sur le tombeau d'un martyr ou d'un saint.

 

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