QUELLE EST L’ORIGINE DE CES PHENOMENES ?

Après m’être intéressé longtemps aux ovnis, aux fantômes, à certains animaux monstrueux, aux lutins et aux apparitions religieuses, l’idée m’est venue que tous ces phénomènes pourraient ne paraître différents que parce qu’on les étudiait avec certaines idées préconçues. Le vocabulaire utilisé à leur sujet mettait déjà cela en évidence. Ainsi, pour les ovnis ou certains monstres lacustres ou aériens, on parlait d’observations alors que pour les fantômes, la Vierge Marie, Jésus ou des saints, on parlait d’apparitions. Pour les lutins, les gnomes et tous les autres petits êtres censés peupler certains endroits particuliers de la Terre, on parlait plutôt de rencontres de même qu’on parla de rencontres pour de présumés extraterrestres. Le vocabulaire concernant les heureux (?) observateurs de ces phénomènes était tout aussi révélateur. En effet, pour les ovnis, les fantômes, les lutins ou les monstres on parlait de témoins alors que pour les apparitions religieuses on parlait plutôt de voyants ou de visionnaires.

Bien souvent, ces phénomènes avaient donné lieu à des enquêtes, menées par des particuliers, des journalistes ou des représentants d’une autorité civile, judiciaire ou religieuse. C’est en examinant ces enquêtes et en y relevant des points communs ou des convergences, que je fus amené peu à peu à envisager que sous des aspects en apparence très différents on était en fait confronté à une seule et même manifestation de quelque chose...

Bien avant moi, d’autres chercheurs avaient eu une impression un peu semblable ; mais faute d’avoir recherché une explication réellement scientifique, ils avaient conclu un peu hâtivement, je pense, que l’on ne pouvait expliquer un apparent bric-à-brac de phénomènes tel que celui-là autrement que par une sorte d’intelligence cachée, maléfique, qui chercherait à nous tromper en se manifestant à nous sous des aspects très différents afin de mieux masquer sa réelle identité. Cette théorie, au demeurant simpliste, n’était rien moins qu’une version moderne du diable que nos lointains ancêtres avaient déjà imaginé pour rendre compréhensibles des choses qui, pour eux, ne l’étaient pas encore faute des connaissances techniques ou scientifiques adéquates...

En examinant de près toutes les sortes d’apparitions de choses ou d’êtres dont traite une vaste littérature, je me rendis compte qu’une fois les escroqueries intellectuelles écartées, une écrasante majorité des cas rapportés avaient été déclenchés par des phénomènes ou des objets parfaitement connus mais qui, au départ, avaient été mal identifiés et donc non reconnus pour ce qu’ils étaient réellement. Diverses choses avaient ainsi pu servir de stimulus à un processus complexe d’où avaient pu découler finalement des témoignages qui sortaient à ce point de l’ordinaire (extra-ordinaire), qu’ils avaient fait conclure à beaucoup d’enquêteurs qu’on se trouvait par conséquent forcément en présence de phénomènes d’origine EXTRA-terrestre, SUR-humaine ou SUR-naturelle. Or ces conclusions paraissaient d’autant moins fondées à mon avis que l’on avait fini par identifier le stimulus qui avait engendré l’écrasante majorité de ces témoignages extraordinaires. Et les chercheurs les plus pointus en la matière estimaient généralement que seuls les cas mal enquêtés ou manquant de précisions essentielles résistaient à une explication terre-à-terre. Pour moi, il était donc bien moins important de se concentrer sur les divers stimulus qu’on avait pu identifier bien des fois, que d’analyser le processus psychologique complexe qui, au départ d’une incapacité immédiate à identifier correctement quelque chose, conduisait à une erreur d’identification pour déboucher enfin sur des descriptions extraordinaires.

Il me semblait évident que ce processus psychologique pouvait être influencé par divers facteurs chimiques, sociologiques et culturels... Et peu à peu, à force d’en cerner les rouages, je compris que ce processus était voisin de celui désigné aujourd’hui sous le terme de “syndrome de la fausse mémoire” ou “syndrome des faux souvenirs induits”.

Mais laissez-moi expliquer la chose au départ d’un exemple célèbre bien que mal connu dans ses détails par la majorité des gens. Je veux parler du cas de Bernadette Soubirous, la voyante de Lourdes.

J’ai étudié très en détail ce cas célèbre, examinant par le menu ce que de bons historiens ont pu récolter à son sujet. Il ne fait aucun doute que jamais la jeune Bernadette ne mentit consciemment. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’elle dit toujours la vérité. Mais voyons cela pas à pas... C’est en ôtant ses bas de laine pour traverser l’eau glacée du Gave que la chétive Bernadette entendit comme un bruit et vit, non loin de là, dans une anfractuosité des roches, une petite forme lumineuse. Sans plus. Aussitôt, cette enfant très pieuse et craintive tomba à genoux et se mit à prier. Elle resta ainsi un long moment, comme absorbée dans une vision contemplative, puis finit par sortir de cet état particulier alors que les petites filles qui étaient venues là avec elle terminaient de rassembler du bois mort pour leurs parents. Tout en prenant le chemin du retour en leur compagnie, Bernadette leur demanda si elles n’avaient rien observé de particulier. Puis, répondant à leurs questions, elle dit qu’elle avait vu une petite chose blanche et lumineuse. Durant les jours et les semaines qui suivirent, Bernadette revint à la grotte et vit à nouveau son “apparition”. Mais celle-ci, de “petite chose blanche lumineuse” qu’elle était au départ fut ensuite décrite par l’enfant comme une “petite demoiselle”, puis une “jeune fille”, puis une “Dame” qui finit par révéler son identité : “Je suis l’Immaculée Conception”. Or, l’Immaculée Conception c’est le nom d’un dogme de l’Eglise catholique et non un nom de personne. Le curé, brave homme mais sans doute assez ignorant de la théologie, ne releva pas cette absurdité et s’avoua alors convaincu des dires de la petite. Depuis lors, l’expression “Je suis l’Immaculée Conception” s’est imposée et son absurdité n’est donc même plus signalée, même par les théologiens. Bien après les faits surnaturels prétendus, on fit appel à un sculpteur qu’on chargea de réaliser une effigie de l’apparition aussi conforme que possible à la description de Bernadette. Quand vint le moment de déterminer la taille de la sculpture, Bernadette insista pour qu’elle fut plus grande qu’elle et, quand le jour arriva où il fallut placer l’objet dans l’anfractuosité des roches, il fut nécessaire d’agrandir pas mal le trou, cette statue ne correspondant plus du tout, au moins par sa taille, à ce que Bernadette avait décrit la première fois aux petites filles qui l’accompagnaient. Ainsi donc, tout au long de ses visites à son apparition, Bernadette ne cessa de transformer cette dernière en l’améliorant tant en apparence qu’en taille : la “petite chose” s’humanisa, passa de demoiselle à Dame, gagna quelques dizaines de centimètres et, surtout, se mit à parler. A l'origine de ces transformations, on devine tout le poids des questions et des suggestions dont l’enfant fut bombardée par des adultes depuis sa première vision de quelque chose d’inattendu qu’elle ne put identifier immédiatement. On a suggéré aussi, et cela doit être retenu dans ce cas précis, que le stress causé par le froid sur cette enfant maladive put influencer sa vision. Or, tout ce qui vient d’être dit évoque la manière dont les faux souvenirs induits se créent, s’installent et finalement s’incrustent. En effet, il a été montré que ces derniers sont tributaires d’une forme de persuasion ou de suggestion mentale qui prend la forme d’une (auto)manipulation mentale consciente ou non. Non seulement la persuasion ou la manipulation peuvent provenir d’une ou d’autres personnes ; mais elle peut également s’installer chez quelqu’un de par sa propre imagination. Les faux souvenirs induits finissent par s’installer si profondément et sont si bien visualisés virtuellement par ceux qui en sont l’objet, qu’ils finissent par paraître absolument authentiques et sont alors racontés et décrits comme autant de vérités absolues par ces personnes qui sont pourtant de bonne foi alors qu’elles disent des choses absolument contraires à la vérité. Les faux souvenirs induits ne doivent cependant pas être confondus avec la mythomanie qui relève, quant à elle, d’une forme de mensonge conscient permettant à la personne qui les raconte de se mettre artificiellement en valeur alors que la personne qui raconte de faux souvenirs se contente généralement d’en témoigner aussi honnêtement qu’elle le peut. Néanmoins, en ces domaines si complexes et particuliers de la conscience humaine, il faut toujours garder à l’esprit que les frontières entre de telles choses peuvent être floues, ce qui explique que des spécialistes des problèmes et désordres mentaux ne s’accordent pas tous sur les mêmes définitions et les mêmes descriptifs.

Depuis longtemps, les bons juges d’instruction et les criminologues sérieux connaissent les dangers des interrogatoires prolongés et des reconstitutions sur le terrain. En effet, faire raconter de nombreuses fois à un témoin une scène particulière engendre chez lui une visualisation de plus en plus précise de celle-ci au fil de laquelle de nouveaux détails et des distorsions diverses apparaissent et s’ajoutent aux précédents. Quant à la reconstitution sur le terrain, si chère aux enquêteurs de l’étrange qui confondent la criminologie scientifique avec ce qu’ils voient dans des feuilletons télévisés, elle risque souvent de cristalliser chez un témoin une fausse perception ou un faux rendu de la réalité objective originelle. Dans ces conditions, de graves distorsions entre la réalité et les impressions exprimées par un témoin (ou un accusé) peuvent apparaître et finir par être prises par lui pour la réalité. On retrouve, là encore, le processus de création des faux souvenirs induits. Ces choses peuvent aboutir à des erreurs judiciaires graves dont les bons juges d’instruction savent en général se prémunir, mais dans lesquelles d’autres plongent allègrement comme certaines affaires judiciaires célèbres ont pu le mettre en évidence.

Chacun peut comprendre dès lors que des enquêtes effectuées par des amateurs auprès de témoins fragilisés par une expérience qui leur a paru étrange ou extraordinaire peuvent déboucher sur des récits très éloignés de la réalité originelle. A fortiori si ces enquêtes verbales ont été couplées à des reconstitutions menées sur le terrain.

En résumé donc, au départ d’un stimulus non identifié immédiatement, de faux souvenirs induits peuvent être provoqués d’une part par le témoin lui-même qui s’auto-persuade seul de certaines choses en fonction de son éducation et de ses croyances ; d’autre part par des personnes de son entourage qui, par leurs questions et réflexions maladroites finissent par suggérer des hypothèses qui se transforment peu à peu chez le témoin en certitudes ; et enfin par des enquêteurs maladroits qui interviennent forcément en dernier lieu dans le processus, souvent pour cristalliser définitivement ce qui ne fut qu’un ensemble de choses imaginées au fil d’une agrégation progressives d’éléments issus de sources diverses.

Dans Les Apparitions de la Vierge et la critique historique (Liège, chez l’auteur, 2001,... et 2014), j’ai parlé également du mensonge enfantin. L’origine et le développement de ce type de mensonge ont été magnifiquement illustrés par Gilbert Cesbron dans son roman Vous verrez le ciel ouvert. C’est un processus psychologique particulier qui se rencontre parfois chez certains adultes immatures et qui a quelque chose d’irréversible en ce sens où celui ou ceux qui ont menti se trouve(nt) pris dans un engrenage qui oblige à toujours devoir en rajouter faute de pouvoir revenir en arrière, ce qui provoquerait une honte trop difficile à supporter. Cette fuite en avant s’observe, par exemple, chez les gens qui se disent contactés par des extraterrestres ou des esprits désincarnés ou même chez des voyants de la Vierge comme par exemple ceux de Medjugorje.

A tout ce qui précède je dois encore ajouter quelques mots au sujet d’une maladie peu connue du grand public et largement sous-diagnostiquée par les médecins, un seul malade sur cinq paraissant être reconnu pour tel. Cette maladie est la narcolepsie. Elle résulte d’un grave trouble du sommeil se traduisant par des hypersomnolences diurnes, c’est-à-dire de brutales et irrépressibles envies de dormir pendant le jour, en plein milieu d’une activité ordinaire ou génératrice de stress. Ces malades s’endorment et se réveillent parfois de nombreuses fois durant la journée sans vraiment s’en rendre compte. Ils peuvent avoir des hallucinations diverses, soit en phase de réveil, soit en phase d’endormissement et peuvent également rêver, prenant alors pour réalité à leur réveil ce qu’ils viennent juste de rêver l’instant d’avant sans s’être rendu compte qu’ils dormaient. Les malades les plus aisément diagnostiqués sont ceux dont la maladie s’accompagne également de catalepsies, c’est-à-dire d’une perte brutale de leur tonus musculaire. Dans ces cas-là, ces gens s’effondrent d’un seul coup sur le sol.

Il est hors de doute, pour moi, que des narcoleptiques qui s’ignoraient ont parfois fourni à des amateurs d’étrangetés des récits aberrants auxquels ils croyaient eux-mêmes dur comme fer. Il en est de même de gens souffrant d’une atteinte de leurs lobes temporaux non détectée jusque-là. L’incompétence forcée des enquêteurs amateurs en un domaine aussi complexe ne peut évidemment aboutir qu’à des conclusions fausses.

Tout ceci montre à quel point il faut se montrer prudent par rapport aux récits de faits extraordinaires. Mais cela indique aussi avec quelle méfiance redoublée il faut accueillir le travail de ceux qui enquêtent sur des phénomènes réputés, par eux, mystérieux. De la même manière que des psychothérapeutes maladroits ont persuadé bien des fois des gens qu’ils avaient été abusés sexuellement dans leur enfance par leurs parents ; certains amateurs de faits mystérieux ou surnaturels ont à mon avis influencé (consciemment ou non) les personnes qu’ils interrogeaient et leur ont fait ainsi se souvenir de choses qui ne s’étaient pourtant pas du tout produites. Ces enquêteurs n’ont jamais une formation à la fois criminalistique et psychologique telle qu’ils pourraient interroger des témoins sans danger de les influencer d’une manière ou d’une autre. Jamais non plus ils ne s’informent auprès des témoins (ni ne vérifient d’une manière ou d’une autre) s’ils prennent certains médicaments dont la consommation simple ou croisée avec d’autres substances peut entraîner des troubles de la conscience et des hallucinations. Jamais enfin un enquêteur passionné d’étrange ou de surnaturel ne demande à un témoin de tels faits de passer un électroencéphalogramme ou d’autres examens cliniques tout aussi révélateurs de troubles possibles. Que d’apparitions extraordinaires voleraient ainsi en éclats ! Elles iraient toujours en diminuant en nombre à la façon des miracles de Lourdes qui tendent de plus en plus vers zéro à mesure que s'améliorent les méthodes d’investigation scientifiques des pathologies.

 

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