LES APPARITIONS DE FATIMA

 

Fatima : un nom magique qui évoque d'emblée des apparitions de la Vierge et un "grand miracle solaire" devant une foule immense de pèlerins.

L'événement s'est produit en 1917 et eut pour principaux protagonistes trois enfants : Lucia (10 ans), Francesco (8-9 ans) et Jacintha (7 ans).

Dans cette affaire, on a trop souvent confondu l'Histoire et les histoires. C'est pourquoi, pour clarifier les choses immédiatement, il convient de commencer par ouvrir deux parenthèses que je vais titrer "A" et "B".

A - Séparer Fatima I de Fatima II

En 1952, dans le numéro de juin de la Nouvelle Revue Théologique (Tome 74), le père Dhanis publia une réponse circonstanciée à une critique dont il avait été l'objet concernant une étude qu'il avait publiée en langue néerlandaise en 1945. La réponse passa beaucoup moins inaperçue que la publication primitive puisque ses nombreux développements firent l'effet d'une bombe dans les milieux catholiques. En déployant tous les trésors de la casuistique jésuitique, le père Dhanis montrait en effet qu'il existait dans le "dossier Fatima" un ensemble de difficultés qui posaient de sérieux problèmes quant à la véracité des dires des voyants et de Lucia en particulier. Parlant de Lucia, dans une phrase quasi assassine, le Père Dhanis précisait : "Remarquons aussi qu'une personne peut être sincère et faire preuve d'un jugement sain dans la vie quotidienne, mais avoir une propension à la fabulation inconsciente dans un certain secteur ou, en tout cas, rapporter avec des enrichissements et des modifications appréciables des souvenirs vieux de vingt ans." En fait, ce que montra principalement le Père Dhanis, c'est qu'il existait deux récits différents des événements de Fatima : l'un, ancien, écrit dès 1917-1918 et l'autre, formé à la fois du premier et complété par des informations beaucoup plus récentes fournies, à partir de 1942, par Lucia, seule survivante des trois voyants. A la suite des travaux du Père Dhanis, les spécialistes prirent l'habitude de différencier ces deux récits en parlant de Fatima I et de Fatima II. Fatima II comportait, en plus de Fatima I, l'apparition d'une sorte de fantôme, celles d'un ange, la vision précise de l'enfer et des données touchant les secrets. L'étude du Père Dhanis est si embarrassante pour les tenants de la véracité des dires de Lucia que beaucoup choisissent de n'en souffler mot. Dom Claude Jean-Nesmy, lui, a préféré prétendre qu'il s'agissait d'une hypothèse dépassée. Voilà qui est vite dit...

B - Le contexte socio-religieux

Les 4 et 5 octobre 1910, une insurrection éclata au Portugal. La république fut proclamée et le roi Manuel II dut s'enfuir. Les républicains s'acharnèrent contre les jésuites qu'ils arrêtèrent et accusèrent d'avoir détenu des armes, creusé des sapes et conspiré contre le peuple. Tous leurs biens furent confisqués et leurs archives dispersées. Un certain nombre d'entre eux parvinrent néanmoins à s'enfuir. Le 5 novembre 1910, le Provincial des jésuites adressa une protestation au peuple portugais sous forme d'une brochure qui fut ensuite rééditée en français pour une plus large diffusion. Ensuite éclata la guerre mondiale qui fut considérée par les milieux catholiques portugais comme une calamité s'ajoutant à la précédente. Or, chacun sait que c'est durant les époques de guerre que l'effervescence religieuse est la plus grande. Dans son ouvrage en faveur des apparitions de Fatima, le Vicomte de Montello n'hésita pas à écrire ceci à propos du peuple portugais d'alors : "La persécution qui, de propos délibéré, a été dirigée pendant sept années contre les croyances héritées de ses ancêtres, loin d'oblitérer en lui le sentiment religieux, l'a ravivé, au grand désappointement des ennemis de la religion, qui sont aussi les ennemis de la patrie. Les malheurs qui opprimaient les portugais, les obligeaient, comme à toutes les époques de calamités nationales, à lever les yeux vers le ciel, d'où ils attendaient le remède à de si grands maux." On peut difficilement être plus clair sans s'en rendre compte...

Dès 1876, le patriarche de Lisbonne se rendit à la grotte de Lourdes. Il fut suivi par des quantités de pèlerins de sa région dont quelques-uns obtinrent des guérisons miraculeuses. En 1878, le roi Dom Fernando vint également à Lourdes avec quelques membres de sa famille et le même jour un groupe de pèlerins arriva, conduit par dom Almeida que le chanoine Barthas présente comme le champion de la cause catholique au Portugal bien qu'il descendit du marquis de Pombal qui fut l'initiateur de l'anticléricalisme portugais. Les années qui suivirent, y compris quand l'état politique de leur pays ne pouvait que leur créer des obstacles et encourager les vexations administratives, les pèlerins portugais continuèrent à venir à Lourdes. L'un d'eux fut l'abbé Formigâo qui devint par la suite le témoin officieux des événements de Fatima pour le compte des autorités ecclésiastiques, puis le premier historien critique de Fatima sous le pseudonyme du Vicomte de Montelo (déjà cité plus haut). L'abbé Formigâo estima toujours que c'était une grâce reçue à Lourdes qui l'avait ainsi fait devenir l'apôtre de Fatima. A l'époque des apparitions, l'Evêque du diocèse de Leira, dont dépendait Fatima, était Mgr da Silva. C'était un dévôt de Lourdes qui avait fait placer dans beaucoup d'églises de son diocèse, y compris dans l'oratoire de sa maison paternelle, une vierge de Lourdes. En outre, beaucoup de femmes, dans ce diocèse, portaient alors le nom de Maria de Lourdes. (1)

Tout cela étant précisé, on peut examiner les faits prétendument prodigieux...

Quelque temps avant que se produisent les apparitions de la Vierge, Lucia de Santos veillait sur son troupeau avec trois autres petites bergères quand elles virent s'approcher d'elles ce qu'elles décrivirent comme une sorte de fantôme céleste d'aspect humain vêtu d'un voile. On possède sur cet événement très peu de renseignements précis. Voici ce qu'en a dit Mgr Mc Grath : "A midi, ce jour-là, ainsi commence l'histoire, les enfants avaient dit leur chapelet, selon la pieuse coutume du petit village. Pendant cette récitation, elles furent étonnées de voir "une étrange formation de nuage" dans la vallée d'en-bas. Le nuage était d'une blancheur plus qu'ordinaire, demi transparent et avait le contour exact d'une forme humaine parfaitement proportionnée. Pendant quelques instants, alors que les enfants contemplaient avec curiosité le nuage ou se regardaient l'un l'autre, le nuage s'accrocha au feuillage verdoyant de la vallée. Ce fut tout. Quand elle regardèrent de nouveau, il avait disparu. Encore deux fois cette année-là, dans les mêmes circonstances exactement ou presque, le phénomène se répéta. Alors elles prirent conscience que quelque chose se passait dont le sens leur échappait, même si elles en éprouvaient une profonde impression en tout leur être." (2)

Il semble, à lire cela, que la vision du "fantôme" puisse être attribuée tout simplement à un phénomène naturel répétitif assez banal : un nuage se formant dans la vallée pour ensuite gravir les pentes de celle-ci et se dissiper en arrivant à une certaine altitude. Une certaine exaltation toute empreinte de mysticisme déclencha, chez les enfants, un réflexe de peur devant l'inconnu et contribua sans doute à magnifier davantage encore la "vision"...

Questionnée par le chanoine Formigao au sujet de ces "visions" en 1917, Lucia les nia plus ou moins au début ou refusa de répondre. Puis enfin, elle les reconnut en disant qu'elle en avait été effrayée. Avait-elle pressenti que ces épisodes étaient susceptibles de jeter un certain discrédit sur ses visions de la Vierge? (3)

Si elle se montra fort discrète sur ces visions-là, Lucia s'étendit par contre beaucoup sur les détails d'autres visions qu'elle aurait eues dès 1916. Mais voilà : elle n'en parla publiquement qu'à partir de 1942, longtemps après que les autres témoins prétendus, ses cousins Jacinta et Francesco, fussent décédés. Elle en avait certes parlé auparavant en privé à Mgr da Silva, mais c'était une fois encore bien après le décès de ses cousins et Mgr da Silva lui avait alors conseillé (sagement!) de se taire...

Bien qu'il soit souvent cité en préambule des apparitions de la Vierge de Fatima par des auteurs convaincus de la réalité des récits proposés par Lucia, le récit des apparitions de l'ange qui va suivre fait donc entièrement partie de Fatima II...

Selon les dires de Lucia devenue adulte, ce fut un jour de 1916 qu'un jeune homme presque transparent et sans ailes se serait présenté aux trois enfants en leur disant qu'il était l'ange de la paix. A sa première apparition, il leur enseigna une prière. A la seconde, il se prétendit "ange-gardien du Portugal" et leur apprit à faire des sacrifices. A sa troisième apparition, il leur donna la communion en se servant d'un calice qui flottait tout seul dans les airs. Lucia qui était alors la seule à avoir fait sa première communion, reçut l'hostie tandis que ses petits cousins burent le sang qui s'en était échappé quand l'ange l'avait rompue au-dessus du calice.

Jamais Jacinta et Francesco ne mentionnèrent une de ces apparitions, même durant leurs longues agonies... Or, on imagine mal que la petite Jacinta, qui fut la première à parler à sa mère des apparitions de la Vierge, se soit tue jusqu'à sa mort au sujet des apparitions d'un ange. D'autre part, alors qu'il était sur son lit de mort, Francesco reçut pour la première fois la communion, sous forme de viatique, et ne démentit pas qu'il s'agissait là, effectivement, d'une première fois. Tout indique donc que les apparitions de l'ange soient à mettre sur le compte de l'imagination de Lucia. Le Père Dhanis et Marcel Levêque ont d'ailleurs relevé dans les paroles de cet ange diverses difficultés théologiques. Ainsi, par exemple, dans la prière qu'il aurait apprise aux enfants, se trouve cette phrase singulière où la Divinité est offerte à la Divinité : "Très Sainte Trinité, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément et je vous offre les très précieux corps, sang, âme et divinité de N.S. Jésus-Christ présent dans tous les tabernacles du monde, en réparation..." A lire une telle phrase on est aussitôt saisi par l'impression que ce sont là des expressions mises bout à bout par une personne qui n'en comprenait pas le sens exact.

Mais venons-en à présent au 13 mai 1917 qui marque le début des apparitions prétendues de la Vierge...

Ce jour-là, pendant la messe, le curé du village lut une lettre du Pape Benoit XV qui exhortait tous les fidèles à s'unir en une croisade de prières adressées à la Sainte Vierge afin que se termine la guerre. Lucia, dont le frère âgé de 22 ans était mobilisé, dut retenir de cette lettre et des commentaires qui suivirent, que seule la Vierge avait le pouvoir de mettre fin à la guerre si on la priait avec ferveur. Aussitôt la messe achevée, elle s'en alla garder les troupeaux à la Cova da Iria, à 3 kilomètres de sa maison, avec ses deux cousins Jacinta et Francesco. Cet endroit que d'aucuns ont décrit comme un petit coin de paradis était en fait un lieu laissé à l'abandon par le père de Lucia.

Au sein du groupe des trois enfants, Lucia était non seulement la plus âgée, mais visiblement la "meneuse", celle qui prenait toutes les décisions. Les photos des enfants, prises peu après les apparitions, en témoignent : Lucia a la même taille que Francesco mais, contrairement à lui, son visage indique une vraie force de caractère. On la dirait butée, voire même méchante. A l'inverse, Jacinta est nettement plus petite et menue. Elle paraît humble et soumise, voire même intimidée ou effrayée. Une photographie qui a souvent été publiée n'est en réalité qu'un cliché original peu contrasté sur lequel les traits des enfants ont ainsi été volontairement dissimulés, en particulier ceux de Lucia.

Selon ce qu'on raconte habituellement, tandis que les enfants étaient à la Cova, il y eut soudain un éclair, suivi bientôt d'un autre. Ensuite, une belle dame leur apparut. Elle était vêtue de blanc et paraissait âgée de 15 à 18 ans.

En fait, il fallut attendre jusqu'en 1992 pour apprendre, grâce à certaines notes du chanoine Formigao jusque-là tenues secrètes, que l'apparition fut décrite comme "une sorte de très jolie poupée aux yeux noirs" ressemblant très fort une gamine du village âgée de 12 ans seulement, mesurant un mètre ou à peine davantage et habillée d'une jupe blanche s'arrêtant aux genoux ainsi que de bas blancs. C'est le détail de la jupe courte, jugé scandaleux pour une apparition céleste, qui fit que la description des enfants fut longtemps édulcorée. Remarquons que si l'on s'en tient à l'apparence réelle, jusqu'ici cachée, de l'apparition, il semble bien qu'elle ne soit pas autre chose qu'une forme idéalisée d'une enfant du village probablement admirée par Lucia comme une sorte de modèle de perfection physique tel qu'elle aurait rêvé d'être.

A dire vrai, les témoignages des enfants étaient loin d'être concordants au début. Ainsi, par exemple, Jacinta et Francesco précisèrent que les oreilles de la Vierge étaient cachées par une mantille alors que Lucia déclara qu'elle portait de petits anneaux aux oreilles. En outre, Francesco et Jacinta virent chaque fois arriver l'apparition de la direction du levant alors que Lucia ne vit la Vierge arriver que lors de la dernière apparition.

A en croire toujours les témoignages des enfants, la première fois la dame n'apparut qu'à Lucia et Jacinta et dit à Lucia que si le petit garçon récitait son chapelet, il verrait à son tour. Lucia commanda donc à Francesco de réciter son chapelet et alors, en effet, il vit. Mais il n'entendit toujours rien, ni ce jour-là, ni lors d'aucune des autres apparitions suivantes d'ailleurs ! Et c'est bien là un autre point embarrassant sur lequel les auteurs "fatimistes" évitent d'insister. Francesco vit-il réellement quelque chose ou, comme Jeanne-Marie Lebossé à Pontmain, se contenta-t-il de suivre plus ou moins le mouvement en inventant pour ne pas paraître idiot ? Décédé très jeune, il n'eut pas l'occasion, comme Jeanne-Marie Lebossé, de réfléchir aux implications réelles de son témoignage pour, peut-être, se rétracter comme elle le fit.

Le jour de sa première apparition, la Dame aurait demandé aux enfants de revenir six fois au même endroit, le 13 de chaque mois. Elle insista beaucoup sur l'importance de réciter le chapelet pour obtenir la paix dans le monde, parla du purgatoire, puis s'en alla. A ce stade du récit, on peut déjà s'étonner que l'apparition parla du purgatoire puisque ce dernier fut inventé au Moyen-Age par l'Eglise et qu'il n'a aucune base biblique. (4)

De retour chez elle, Jacinta ne sut pas tenir sa langue et raconta tout à sa maman, enfreignant la promesse qu'elle avait faite à Lucia de se taire. Tout le village fut donc rapidement mis au courant !

Le 13 juin suivant, une cinquantaine de personnes pieuses accompagnèrent les enfants à leur rendez-vous. A midi, la dame leur apparut et leur dit qu'il fallait absolument réciter le chapelet quotidiennement. Puis, à en croire Lucia (selon Fatima II), elle aurait alors révélé un premier "petit secret" qui consistait à annoncer le proche décès de Jacinta et Francesco. Peut-on croire un seul instant que les deux enfants directement concernés n'auraient pas été traumatisés par une pareille révélation ? Qu'ils n'auraient même pas pleuré ? Que Jacinta n'aurait pas dit cela à sa maman ? Plus que probablement, on se trouve ici en présence d'une prophétie "après-coup" forgée de toutes pièces, comme d'autres, on le verra, par Lucia, bien des années après les événements. C'est également beaucoup après l'événement, alors qu'elle était déjà au couvent, que Lucia révéla que ce jour-là la Dame leur avait montré dans sa main droite un coeur entouré d'épines qui le piquaient de toutes parts. Un "détail" qui, lui non plus, ne fut jamais mentionné par les deux autres enfants et qui appartient donc exclusivement à Fatima II, c'est-à-dire à l'imagination de Lucia.

De l'avis des personnes pieuses présentes à ce second rendez-vous avec la Vierge, on aurait entendu un bruit comme un bourdonnement d'abeilles tandis que l'apparition se déroulait et une sorte de bruit d'explosion à la fin de celle-ci. Certains témoins dirent même que l'éclat du soleil avait pâli...

Prodigieusement énervée par "toutes ces inventions", Maria Rosa conduisit sa fille Lucia chez le curé, car, contrairement aux parents des deux autres enfants, elle ne pouvait croire que tout cela pouvait être vrai. Lucia avait donc été battue et sermonnée et si sa mère la conduisait chez le curé, c'était pour lui faire plus peur encore. Maria Rosa estimait qu'elle avait déjà bien assez de soucis comme çà avec un mari qui ne faisait rien d'autre que traîner dans les cafés sans jamais dessoûler. Le brave curé écouta l'enfant et demeura fort perplexe. Pourquoi, songeait-il, la mère du Seigneur serait-elle venue à Fatima pour demander qu'on récite le chapelet alors que cette pratique était déjà bien enracinée dans la communauté ? Il suspecta une manifestation diabolique et invita Maria Rosa à bien surveiller sa fille...

Lucia rapporta les paroles du curé à ses cousins et déclara ne plus vouloir aller aux rendez-vous de l'apparition. Etait-elle matée ou jouait-elle la comédie ? Jacinta et Francesco, faisant preuve de beaucoup de logique enfantine, estimèrent que l'apparition n'était pas diabolique puisqu'elle venait du ciel et non de sous terre, là où devait se trouver l'enfer. On ne sait trop si c'est cela qui convainquit Lucia... Toujours est-il que le 13 du mois suivant, c'est quand même elle qui vint chercher ses deux cousins pour se rendre à la Cova da Iria.

Quand les trois enfants y arrivèrent, il s'y trouvait déjà, a-t-on dit, quatre à cinq mille personnes.

La Dame apparut et dit à nouveau qu'il fallait bien réciter le chapelet. Il fallait le faire, dit-elle, chaque jour en l'honneur de Notre-Dame du Rosaire, et ce, pour que la guerre prenne fin. La Dame annonça encore : "le 13 octobre, je dirai qui je suis et ce que je veux et je ferai un miracle que tous verront pour vous croire."

Ce jour-là, selon ce qu'en a dit Lucia dans la version Fatima II, la Dame leur montra l'enfer, sous terre. Il s'y trouvait des démons de forme animale et des âmes de forme humaine. Les âmes étaient plongées dans le feu par les démons au milieu des cris et des gémissements. C'était si effrayant, selon Lucia, que les enfants avaient failli mourir de peur. Les témoins, présents ce jour-là, ne virent pourtant aucun signe de peur sur leurs visages. La vision de l'enfer, décrite dans Fatima II, fut de toute évidence une addition sortie de l'imagination féconde de Lucia. Dans son récit de Fatima II, elle déclara aussi que ce jour-là l'apparition leur dit qu'une guerre éclaterait au début des années quarante. Le récit de Fatima II remontant à 1942, on doit considérer cette précision comme une autre prophétie "après coup". Ce qui est grave, c'est que certains auteurs confondent (sciemment ?) Fatima I et II et situent cette prophétie en 1917, ce qui, évidemment, semble apporter de l'eau au moulin en faveur de l'authenticité des apparitions. Pour être précis, il faut dire que cette prophétie fut couchée par écrit par Lucia dès 1941. Elle n'en demeure pas moins une prophétie "après-coup" qui est d'autant plus étrange que la voyante, prétendant agir sur un ordre de la Vierge (reçu alors qu'elle était au couvent), attendit que le mal fut fait pour prévenir le monde qu'on lui avait dit qu'il se produirait ! A quoi pouvait donc bien servir une telle prophétie, un tel secret?

Selon les dires de Lucia en 1941-1942, la Vierge lui demanda de répéter ce secret à Francesco qui n'entendait toujours rien. N'aurait-il pas été plus simple de le faire entendre ? Et à quoi bon lui dire cela puisque la Vierge, selon Fatima II, avait déjà prévenu les enfants que Francesco, comme Jacinta, allaient mourir bientôt ?

Ce sont là ce qu'on appelle, pudiquement, des "difficultés". Du moins celles-ci résultent-elles des additions propres à Fatima II. Mais le récit de Fatima I en soulevait déjà d'autres. Ainsi, pourquoi la Dame parla-t-elle de Notre-Dame du rosaire comme s'il s'agissait d'une personne différente d'elle-même? On retrouvera cette singularité dans la dernière vision où plusieurs Notre-Dame apparaîtront distinctement...

Le 13 juillet dont il vient d'être question, certains témoins notèrent encore un bourdonnement et d'autres une détonation. Il fut aussi question de la lumière jaunâtre du soleil et d'un abaissement de température. Selon le jésuite Barthas, tous ces témoignages fragmentaires se compléteraient. On est en droit de se demander en quoi ? (5)

Les récits qui se colportaient à Fatima émurent les anticléricaux. L'un d'eux, le préfet d'Ourem, cita les parents des enfants à comparaître devant lui le 11 août. Leur interrogatoire resta sans effet immédiat. Le surlendemain, jour du rendez-vous mensuel, le préfet se présenta aux domiciles des enfants sous prétexte de les emmener en sécurité au lieu des apparitions. En fait, il les embarqua dans son véhicule et les emmena, désespérés, à Ourem où il les interrogea longuement. Jacinta pleura et, dramatisant les choses, résolut de mourir en martyr. Vingt ans plus tard, Lucia raconta que ce jour-là le préfet d'Ourem menaça de les faire frire dans de l'huile bouillante.

Pendant ce temps, à la Cova da Iria, 18.000 personne attendaient. Quand elles apprirent que les enfants avaient été "enlevés", un vent de folie vengeresse souffla sur la foule, des poings se levèrent et des malédictions furent prononcées. Ce jour-là, beaucoup de personnes perçurent une détonation et virent un nuage au-dessus de l'arbre où la Dame apparaissait habituellement. La Vierge, conclut-on, était venue faire connaître son mécontentement. Mais d'autres témoins présents sur les lieux ne virent strictement rien, ni n'entendirent rien de particulier. En d'autres occasions encore, des témoins présents à la Cova affirmèrent avoir vu des choses que personne ne vit. Ainsi, quelques-uns virent des étoiles ou des roses qui se détachaient de l'endroit où se trouvait la Vierge, phénomène que les voyants eux mêmes ne décrivirent jamais. D'autres témoins crurent entendre la voix de la Vierge qui répondait aux enfants...

Les enfants furent évidemment rendus à leurs parents et tout rentra dans l'ordre. Mais le 19, la Vierge leur apparut de façon impromptue pour leur dire qu'il fallait réciter le chapelet et pour confirmer qu'elle ferait un miracle le 13 octobre. Cependant, précisa-t-elle, ce miracle serait moins grand que ce qu'elle avait prévu parce qu'on avait osé attaquer ses confidents. On remarquera ce que cette "punition" a d'enfantin, tant dans son principe que sa motivation...

Ce jour-là, l'apparition annonça aussi que le 13 octobre les enfants verraient Notre Seigneur, Notre-Dame du Rosaire et Notre-Dame des Douleurs. La Vierge allait-elle donc se démultiplier? Seules des personns peu au fait des mystères de la religion peuvent concevoir qu'il y a plusieurs Vierges différentes et non une seule sous différents aspects.

Ce même jour encore, l'apparition expliqua qu'avec l'argent que des quantités de gens avaient déposé sur les lieux de l'apparition, on devait faire une chapelle. Mais avant tout, il fallait construire deux autels portatifs pour la procession de Notre-Dame du Rosaire. Le premier devrait être porté par Lucia, Jacinta et deux autres petites filles habillées de blanc tandis que le second serait porté par trois petits garçons et Francesco. La Belle Dame avait, on le voit, un grand souci de la précision et une prédilection marquée pour les rites futiles... ou les enfantillages ! (6)

Le 13 septembre, tandis que des milliers de personnes étaient amassées à la Cova Da Iria, un cris jaillit de la foule : "La voilà !" De nombreuses personnes virent en effet une sorte de globe lumineux qui approchait, venant du Levant. Les enfants, comme beaucoup d'autres adultes, ne virent pas ce que d'aucuns appelèrent "le véhicule de la Vierge". Encore moins décrivit-on un "disque" comme G. Hunnermann qui n'était pas sur les lieux et qui fit ainsi fort plaisir, plus tard, aux amateurs d'OVNI ! L'abbé Quaresma vit bien ce globe et l'on cite souvent son témoignage ; mais alors qu'il ne le voyait plus, il entendit une fillette, à ses côtés, qui le voyait encore. Curieux ! Le chanoine Formigao, futur vicaire général de l'évêché de Leira et premier historien véritable des faits, ne vit rien non plus, pas plus que les mères des voyants. Tout ce que remarqua le chanoine, idéalement placé, fut un nuage qui assombrit légèrement la lumière en passant devant le soleil. Mais il y eut plus extraordinaire encore : des gens virent une chute de pétales de fleurs s'échappant du disque solaire. D'aucuns ouvrirent leurs parapluies et le retournèrent pour récolter ces pétales, mais rien n'y tomba ce qui fit dire que ces objets s'étaient instantanément volatilisés en atteignant le sol. Ce phénomène résultait en réalité des conséquences d'un éblouissement consécutifs à une observation trop intense du disque solaire. Bien après les événemnts, on signala, sur les mêmes lieux, d'autres phénomènes du genre et on en proposa une photographie sur laquelle on ne pouvait raisonnablement rien distinguer de concret.

Totalement étrangers à toutes ces observations extraordinaires, les enfants virent comme d'habitude la Vierge qui vint leur dire de bien réciter le chapelet. (7)

On arriva ainsi au 13 octobre 1917. Il y avait ce jour-là (selon les différents auteurs) de 30.000 à 100.000 personnes réunies sur la Cova da Iria. Une belle fourchette dans les estimations! La Dame se nomma enfin et précisa ses volontés : "Je suis Notre-Dame du rosaire. Je veux ici une chapelle en mon honneur. Il faut réciter le chapelet tous les jours. Qu'on n'offense plus Notre Seigneur qui est déjà trop offensé."

Ce fut tout. "Tout ça pour ça" serait-on tenté de conclure. Elle fit ses adieux et promit que la guerre allait cesser le jour-même selon ce qu'en dit Lucia ou dès qu'elle serait retournée au ciel selon ce que déclara Jacinta. Ensuite, selon Lucia, la Vierge tourna le dos à la foule et s'en alla sans faire aucun autre geste. A l'inverse, Francesco prétendit qu'alors la Vierge montra le soleil. Voilà d'autres contradictions à ajouter aux autres, déjà bien nombreuses...

On ne sait pas très bien pourquoi Lucia cria alors à la foule : "regardez le soleil !".

Et ce fut, a-t-on souvent répété depuis lors, "le grand miracle solaire" : soudain, aux yeux d'un grand nombre de témoins, le soleil parut tournoyer, changer de couleur, foncer vers la foule etc... Quant aux enfants, ils virent seulement le soleil tournoyer, mais pas danser et, autour de lui, apparurent, selon eux, divers personnages. Dans l'ordre et les uns après les autres, Lucia vit Notre-Dame du Rosaire (habillée autrement que pendant ses apparitions), Saint Joseph tenant l'enfant Jésus dans ses bras, Notre Seigneur en buste, Notre-Dame des sept douleurs et, enfin, Notre-Dame du Carmel. Francesco, pour sa part, ne vit que Saint Joseph avec l'enfant Jésus à son côté. Jacinta, quant à elle, vit Saint Joseph avec l'enfant Jésus debout et précisa qu'elle ne vit pas "l'autre Notre-Dame". On le voit, les témoignages des enfants ne se recoupent pas et même, sur certains points, comme par exemple l'attitude du petit Jésus, ils se contredisent. Faux, disent les fatimistes : en vérité, ces témoignages se complètent car il s'est agi d'une vision multiforme. Tel est leur argument. Quoi qu'il en soit de cette "vision multiforme" si jésuitiquement bien nommée, les témoignages des enfants soulèvent de formidables interrogations. Ainsi, l'expression "l'autre Notre-Dame" semble bien indiquer que les enfants considéraient qu'il y avait plusieurs Vierges différentes et non une Vierge sous différents aspects. Même chose quand il s'est agi de l'enfant Jésus et du Seigneur. Or, ceci ne relève pas d'un Mystère sacré, mais bien plutôt de la psychologie enfantine. Si l'on demande en effet à de jeunes enfants de dessiner leur papa qui part au travail et leur papa qui revient du travail, ils situeront ces deux actions différentes sur un même dessin, et ce jusqu'à un certain âge qui variera chez les uns et les autres en fonction de leur développement psychologique. Jusqu'à un certain stade de développement psychologique, les enfants ne conçoivent en effet aucune anomalie à juxtaposer dans un même espace et en un même temps des actions ou des objets appartenant pourtant à des temps et des lieux nettement différenciés. C'est ainsi qu'un enfant ne trouvera pas anormal de situer en un même lieu à la fois Jésus enfant et Jésus adulte ou la Vierge sous plusieurs apparences différentes. L'usage incessant de la ligne du temps comme moyen d'apprentissage dans les écoles primaires trouve sa principale justification pédagogique dans cette particularité de la psychologie enfantine.

Mais voici encore plus curieux : questionné une première fois par l'abbé Formigao à propos de la place exacte que Jésus occupait par rapport à Joseph (à droite ou à gauche?) le gamin, ne sachant répondre, déclara qu'il n'y avait pas prêté attention. Ne pouvait-il simplement se souvenir, ou était-il incapable de fournir une réponse, celle-ci n'ayant pas été prévue dans une leçon apprise au préalable ? Bien plus tard, questionné à nouveau par le même abbé, il répondit sans hésiter cette fois, "à droite", comme si, entre-temps, il avait pu y "prêter attention" ou, plus probablement... se renseigner auprès de Lucia. Lors de ce nouvel interrogatoire, Francesco précisa encore qu'il ne vit pas "Notre Seigneur", ce qui semble indiquer une fois de plus qu'il considérait comme deux personnages distincts le petit Jésus et le Seigneur adulte... (8)

Dans la foule, beaucoup de gens qui avaient fixé intensément le soleil furent pris de panique. Ils crurent que l'astre s'était décroché du ciel, y avait fait plusieurs bonds en tournoyant et en changeant de couleur, avait ensuite foncé vers la terre et avait enfin regagné sa place. Les uns dirent qu'ils avaient perçu un grondement, d'autres une forte diminution de la température. A l'inverse, alors qu'il pleuvait, beaucoup déclarèrent que leurs vêtements trempés avaient été brutalement séchés par une forte chaleur provoquée par l'approche de l'astre. Benjamin Lejonne suggéra même un miracle de gentillesse et de prévenance de la part de la Vierge : les vêtements avaient été non seulement séchés mais repassés comme s'ils étaient sortis de la garde-robe ! Des témoins ne virent pas les brillantes illumination du soleil : à l'inverse des autres ils purent contempler les étoiles dans le ciel, comme en pleine nuit ! On s'en rend aisément compte, outre d'évidentes exagérations, il n'y eut aucune concordance ni cohérence dans tous ces témoignages. Ce que certains ont pris pour une concordance résulte, en fait, de la multiplicité des descriptions : ici et là, il s'en est évidemment trouvé qui se ressemblaient forcément beaucoup. Rien qu'au niveau des couleurs qu'aurait eues le soleil, même les enfants visionnaires ne virent pas la même chose. Quant à la course en plein ciel du soleil, elle fut décrite de façons très diverses par les gens. Et puis il y eut les autres manifestations physiques dont il a été question plus haut (température en baisse ou en hausse etc...) qui variaient.

Certains auteurs ayant une fâcheuse tendance à généraliser ont prétendu que tous les gens amassés sur la Cova da Iria virent le grand prodige solaire. Voici ce qu'écrivit le père Auvray, sous couvert d'Imprimatur et Nihil Obstat : "Tous ceux qui composent cette multitude, tous sans exception (...) tous les présents sans exception : croyants, incroyants, paysans, citadins, hommes de science, journalistes et même pas mal de libres penseurs. Tous, sans préparation, sans autre suggestion que l'appel d'une fillette à regarder le soleil, perçurent les mêmes phénomènes avec les mêmes phases..." C'est ce qu'on appelle suggestionner ses lecteurs. Mais le père Auvray avait beau marteler son mensonge en se répétant ainsi, sa description n'en demeurait pas moins totalement étrangère à la réalité des faits. En effet, des quantités de personnes ne virent rien, sans doute simplement parce qu'elles prirent la précaution de ne pas fixer trop intensément le soleil. L'abbé Richard, de son côté, estima nécessaire d'expliquer pourquoi certains ne virent pas "le grand miracle solaire". Ses explications méritent d'être citées in-extenso... "Cela pourrait s'expliquer par la bizarrerie et la puissance d'inattention qui existe en certains êtres, et plus encore par la frayeur devant l'insolite qui a frappé certaines personnes, le 13 octobre, au point d'inhiber toutes leurs sensations, si bien qu'elles n'ont pu témoigner de rien, comme l'accidenté qui ne sait plus ce qui s'est passé. Nous avions interrogé il y a quelques années une portugaise devenue religieuse, et qui, alors jeune fille de dix-neuf ans, se trouvait à la Cova Da Iria le 13 octobre. Elle ne se rappelait aucunement "les si belles couleurs de l'arc-en-ciel" qui ont été décrites par tant de témoins. Elle n'avait réalisé qu'une seule chose : elle allait mourir, le monde allait finir. Tout près d'elle, deux personnes s'étaient évanouies. L'angoisse terrible qui l'avait saisie l'avait empêchée de discerner toute la richesse du phénomène." Pareille argumentation peut et doit être complètement retournée : n'est-ce pas l'angoisse et la terreur qui, pour une grande part, furent à la base de tant de témoignages extraordinaires tranchant nettement avec les opinions négatives ou sceptiques d'autres personnes sur place ? Craignant peut-être ce genre d'argument, Benjamin Lejonne déclara nettement, en page 34 de son livre : "Il n'y eut à Fatima ni délire, ni panique." Ce qui ne l'avait pas empêché d'écrire, dès la page 28, "...car voici qu'un hurlement de terreur jaillit dans le vallon. Cinquante mille personnes ont vu le soleil se détacher du ciel." Robert Pannet a donné une explication encore plus limpide du fait que certains ne virent pas le miracle : "Le charisme de la vision solaire est donné collectivement certes, mais de façon sélective : certains voient, d'autres ne voient pas." Admirable !

En fait, comme la montré Stanley Jaki, dans les premiers temps, on parla peu du prétendu prodige. C'est ainsi qu'un des plus anciens livre écrit sur le sujet s'étendit longuement sur de mystérieuses nuées paraissant avoir accompagné les différentes apparitions, mais ne dit presque rien de la course du soleil dans le ciel. Plus symptomatique encore : dans les plus anciens numéros de la fameuse Voz da Fatima, il ne fut pas non plus beaucoup question du grand miracle. En outre, la Commission épiscopale qui enquêta sur les apparitions ne retint pas le prodige solaire comme une preuve définitive de ces dernières. Jaki a également été pris d'un doute sur la qualité de certains témoignages publiés depuis lors quand il a découvert que l'un des témoins était âgé de seulement sept ans au moment des faits qu'il rapporta bien après. (9)

Le "grand miracle solaire" a donné lieu à de multiples théories et fantaisies. Pour le mathématicien Gérard Cordonnier, il y eut ce jour-là un "tourbillon cosmique" qui, sur la trajectoire du soleil, modifia par une sorte de polarisation rotatoire les caractéristiques de la réfraction de l'espace. Cette belle rhétorique ne veut cependant rien dire d'un strict point de vue scientifique et ne correspond évidemment à rien de connu des astronomes. Pour beaucoup de passionnés d'ovnis, le vrai soleil était caché derrière les nuages tandis qu'un faux soleil (comprenez un ovni) ayant l'aspect d'un disque d'argent, se serait déplacé en tous sens. Grâce à des microondes l'ovni aurait même séché les vêtements et le sol détrempés par la pluie. Cette thèse a donné naissance à une abondante littérature que les amateurs de folies littéraires pourraient trouver plaisir à explorer. Elle engendra d'abord un livre entier dont l'auteur, Johannes Fiebag, bien que citant Dhanis, semblait ignorer tout des conclusions et sous-entendus de ce dernier quant aux récits différents de Fatima I et II. Plus récemment, le contre-amiral français Gilles Pinon soutin, dans "Fatima, un ovni pas comme les autres ?" que les trois enfants avaient d'abord été enlevés par des extraterrestres afin de leur placer un implant pour qu'ils puissent voir et entendre l'apparition (qui était une astronautes d'une autre planète, bien sûr) et que c'est par suite d'une défectuosité de son iplant que le jeune garçon n'avait pu que voir et non entendre. Les délires de ce contre-amiral furent ensuite repris par Christel Seval qui semble également lié à l'armée française. On peut frémir de voir que des gens censés être capables d'évaluer certaines menaces en matière de défense du territoire soient capables de soutenir de telles sottises au départ d'une documentation totalement inadéquate et de surcroît mal interprétée par eux. (10)

La réalité, en cette affaire, fut bien différente de ce que la plupart des auteurs fatimistes écrivirent. Il pleuvait ce jour-là d'abondance, ce dont une photographie atteste sans discussion possible. Durant la vision des enfants, la pluie cessa de tomber et le soleil parut entre des nuages. D'une seconde à l'autre, son aspect varia. Tantôt il ressembla à un disque d'argent poli non éblouissant et l'instant d'après, il répandit de vives clartés. Comme en atteste une autre photographie prise à l'époque, certains furent éblouis par le soleil et prirent la précaution de le regarder en usant de leur main comme d'une visière. Au même moment, d'autres regardaient l'astre du jour sans prendre cette précaution. On imagine leur éblouissement ! Or, c'est par cet éblouissement et les phénomènes de persistance rétinienne qui l'accompagnent que s'expliquent les différentes descriptions du phénomène solaire. On pourrait donc presque dire qu'une des photos prises ce jour-là constitue l'élément essentiel de l'explication du pseudo-miracle : certains regardèrent avec précaution un soleil éblouissant et ne virent rien d'anormal, tandis que d'autres regardèrent sans prendre la moindre précaution, furent éblouis et décrivirent les plus extraordinaires choses.

Le R.P. Rambaud a confirmé sans s'en rendre compte ce qui précède en rapportant sur ce sujet deux témoignages importants. D'une part celui de José de Assunçao qui crut observer les mouvements du soleil, mais qui commença par préciser : "... Il pleuvait. Le ciel était très couvert. Soudain, les nuages se sont ouverts, et le soleil brillait." D'autre part, le témoignage non moins suspect du journal catholique Ordem, de Lisbonne, qui précisa : "Le soleil, auparavant caché, se montre entre les nuages qui se déplacent avec rapidité. A l'imitation de la multitude de personnes qui se trouvaient là, nous avons observé l'astre du jour avec une attention soutenue, et, à travers les nuages, nous l'avons vu sous des aspects nouveaux..."

A l'appui du grand miracle solaire de Fatima, les auteurs fatimistes signalent généralement un article qui parut le lendemain dans le quotidien O Seculo (Le siècle), porte-parole de la libre-pensée. La thèse des fatimistes est celle-ci : l'auteur, M. Almeida, libre-penseur notoire (bien qu'ancien séminariste), fut si impressionné par le miracle, qu'il fut convaincu. Or, il n'en est rien et, on va le voir, cette thèse est pour le moins trompeuse...

Pour arriver à ces conclusions, les auteurs fatimistes reproduisent quelques phrases de cet article, tirées de leur contexte ou même, parlent de l'article et de son contenu sans du tout le citer précisément. Or, voici ce que son auteur rapporta : "... Des calculs sans passion de personnes qualifiées évaluent la foule à trente mille ou quarante mille personnes. (...) On assiste alors à un spectacle unique et incroyable pour celui qui n'en a pas été témoin. L'on voit l'immense foule se tourner vers le soleil, qui se montre dégagé de nuages, au zénith. L'astre ressemble à une plaque de vieil argent, (...) il est possible de le regarder en face sans la moindre gêne. Il ne brûle pas, ni n'aveugle pas. On dirait une éclipse. Mais voici que jaillit une clameur colossale et nous entendons les spectateurs les plus rapprochés s'écrier : "Miracle! Miracle ! Merveille !" Aux yeux étonnés de ce peuple, dont l'attitude nous transporte aux temps bibliques, et qui, plein d'effroi, la tête nue, regarde le ciel, le soleil a tremblé, le soleil a eu des mouvements brusques jamais constatés et en dehors de toutes les lois cosmiques - le soleil a dansé, selon la typique expression des paysan..." L'auteur, on le voit, ne déclare pas avoir vu autre chose qu'un soleil de teinte vieil argent, c'est-à-dire tel qu'il paraît quand un banc de brume ou de nuages légers s'interpose entre lui et un observateur. Il écrit très clairement que c'est la foule qui, à ce moment, cria au miracle et il écrit cela sur un ton où transparaît un certain mépris, voire un soupçon d'ironie. On doit noter également, au passage, le chiffre avancé par l'auteur pour estimer la foule : il est très en deçà de ceux qu'on trouve sous les plumes des auteurs fatimistes puisque certains ont osé "monter" jusqu'à 100.000 personnes, ce qui est plus qu'absurde étant donné la topographie des lieux. La citation seule du texte original fait donc s'effondrer l'argumentation mensongère des fatimistes. Mais il y a plus curieux encore et c'est sous la plume du chanoine Barthas, ardent fatimiste s'il en fut, que nous l'avons trouvé. Parlant des pèlerinages de portugais à Lourdes, il cita un certain dom Almeida qui était, selon lui, "le champion de la cause catholique en Portugal, quoique descendant du marquis de Pombal, le trop célèbre initiateur de l'anticléricalisme portugais et européen." S'agissait-il de l'auteur de l'article d'O Seculo, d'un frère ou de tout autre proche parent? (11)

Fort curieusement, comme l'a fait remarquer Stanley Jaki, nul, au sein de la Commission d'enquête créée par l'Ordinaire du lieu, ne se soucia de recueillir le moindre témoignage concernant le "grand miracle solaire", et ce, durant les huit longues années que dura la procédure. Peu avant que cette Commission fut créée, en 1921, parut le premier numéro du journal A voz da Fatima (La voix de Fatima), dont le but avoué était de devenir l'organe officiel des événements. Or, dans les quantités de numéros qui furent publiés jusque dans les années 30, il fut rarement question du "grand miracle". Ce quasi silence et le manque de curiosité des membres de la Commission d'enquête sont assez significatifs de la manière dont on jugeait alors ce phénomène au sein des milieux érudits.

En 1931, dans l'ouvrage clef qu'il consacra aux apparitions de Fatima sous le pseudonyme de Vicomte de Montello, le chanoine Formigao publia sans trop de commentaires trois documents de mauvaise qualité censés montrer les trois phases du miracle solaire. Ces illustrations passèrent longtemps inaperçues jusqu'à ce qu'elles ressurgissent, le 18 novembre 1951, dans l'Observatore Romano où elles furent présentées comme des photographies "rigoureusement authentiques". Entre-temps, en 1944, dans l'ouvrage qu'il avait consacré à Fatima, le jésuite H. Jongen avait déjà écrit, mais sans en fournir la moindre preuve, que le miracle solaire avait effectivement été photographié. Le 21 novembre 1951, faisant suite à l'article de l'Observatore Romano, le journal parisien Le Monde affirma que ces photographies étaient des faux et que l'organe de presse du Vatican publierait bientôt à ce sujet un démeti. Le 14 mars, l'Observatore Romano démentit les propos tenus dans le quotidien français et réaffirma que les documents publiés provenaient d'une source sûre. Prudent, il ajoutait cependant que même s'ils s'avéraient être faux, cela ne démentirait pas le prodige de 1917 qui s'était produit "devant des dizaines de milliers de témoins". Le 15 mars, revenant sur cette affaire, Le Monde écrivit que l'Observatore Romano avait admis la possibilité que ces documents fussent des faux. Il fallut attendre le mois de décembre 1957 pour connaître la clef de l'énigme. Elle fut publiée dans la revue des jésuite portugais. Le chef du protocole du Ministère des Affaires Etrangères du Portugal retrouva un jour quatre négatifs pris par son frère défunt Alberto. Comme ils avaient été publiés dans le livre du chanoine Formigao, il crut qu'ils avaient été pris à Fatima. Quand le Cardinal Tedeschini vint au Portugal, de bonne foi, il lui offrit des agrandissements de ces documents. Et c'est ainsi qu'ils se retrouvèrent dans l'Observatore Romano qui les estima "de source sûre". En fait, les clichés avaient été pris le 13 juin 1925 à 17h à Torres Novas, alors qu'Alberto avait observé un phénomène météorologique qui lui semblait reproduire le miracle de Fatima ! Telle est du moins, à présent, la thèse officielle (bien que peu connue) qui ne satisfait évidemment pas tout le monde. Une autre hypothèse est qu'il y eut complot pour saper la crédibilité du Vatican. Et çà n'aurait pas été un hasard, évidemment, si les ennemis de l'Eglise (on vise ici le journal Le Monde) auraient eu connaissance de la supercherie avant même le Vatican..

Le 15 mai 1952, le vicaire général de Liège décerna l'Imprimatur à un modeste ouvrage du père franciscain Philippart dans lequel le cliché fut reproduit comme authentique. Cet ouvrage se vendit si bien qu'il en fut réalisé un second tirage trois mois plus tard avec, toujours, la même photographie en bonne place. Si, pour le premier tirage, on peut songer à une maladresse, dans le cas du second on pourrait plutôt penser à de la mauvaise foi ou à une certaine "persévérance diabolique dans l'erreur".

Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Si l'Observatore Romano publia à ce moment-là et pas à un autre les prétendues photos du miracle solaire, c'était avant tout pour illustrer une information extraordinaire : à quatre reprises, les 30, 31 octobre, 1er et 8 novembre 1950, alors qu'il se promenait dans les jardins du Vatican, le Pape Pie XII avait vu se renouveler, pour lui seul, le fameux miracle solaire ! Le soleil, déclara-t-il, lui parut comme voilé par un léger nuage et agité par des convulsions. Sa dévouée soeur Pascalina poussa les choses encore plus loin puisque dans un livre de Mémoires, elle affirma que le 1er novembre, les pèlerins purent voir, de part et d'autre de la croix du dôme de St Pierre à Rome, à la fois le Soleil et le croissant de la Lune. A ce stade, cela devient du mensonge éhonté...

Mais revenons au 13 octobre 1917, ou plutôt trois jours plus tard, le 16, quand le grand journal catholique portugais A Ordem publia ce que le chanoine Barthas qualifia de douche froide... Dans un article signé par M. Pinto Coelho, le prodige solaire était tout simplement ramené à une psychose collective engendrée par une banale illusion d'optique qui s'était répétée pour l'auteur le lendemain même du "miracle" auquel il avait assisté. Il suffisait, expliquait-il, de regarder le soleil dans les mêmes circonstances et l'illusion se manifestait. Encore y avait-il quelque danger à renouveler l'expérience trop souvent ajoutait-il avant de conclure : "Que reste-t-il donc? Pour le moment, les affirmations de trois enfants. C'est bien peu." Le lendemain, dans le même journal, un autre auteur s'exprimait ainsi : "Que dirons-nous aujourd'hui sur le cas Fatima? Que nous, modeste auteur de ces lignes, n'avons observé aucun fait qui nous conduise à supposer une cause surnaturelle."

Qui pourrait soutenir, après de telles phrases et de tels articles écrits dans un tel journal, que le miracle fut si grand que tout le monde vit et crut?

Les auteurs fatimistes ne peuvent évidemment admettre une si simple explication du "grand miracle" duquel, évidemment, ils ne sauraient se passer. Et pourtant ! C'est un auteur fatimiste et traditionaliste, le Frère Michel de la Sainte Trinité, qui lui-même a raconté ce qui suit... Le 17 mai 1959, une personne qui avait vu le grand miracle solaire de 1917 se trouvait ce jour-là à nouveau à Fatima à l'occasion d'une cérémonie. Il faisait gris et humide. Ayant entendu un homme s'exclamer "regardez le soleil", elle se retourna et vit se répéter le même prodige qu'elle avait vu en 1917, quoique avec moins d'éclat (sans doute parce que l'heure n'était pas la même et que le soleil n'était pas à la même hauteur). Durant tout le temps qu'elle observa l'astre du jour, celui-ci lui parut changer de couleur. D'autres témoins virent également ce "prodige" ; mais fort prudemment, cette fois, les feuilles catholiques qui publièrent des photographies de la cérémonies sur lesquelles ont voyait les gens regardant fixement le soleil, ne firent aucun commentaire au sujet de ce nouveau "miracle"...

Le "miracle solaire" de Fatima ne fut que le plus célèbre d'une longue série de "prodiges" dont plus jamais l'Eglise n'osa tirer argument en faveur d'une apparition... ce qui est assez symptomatique de la crédibilité qui peut être réellement accordée à celui qui se serait produit, selon les fatimistes, le 13 octobre 1917.

Mais revenons aux autres événements du 13 octobre 1917. A peine le grand miracle solaire terminé, la foule, en délire, porta les trois enfants en triomphe. Lucia, hissée sur les épaules d'un colosse, prit un air théâtral et cria que la guerre finissait le jour-même et que l'on pouvait attendre le retour des soldats. D'aucuns ont cherché à nier ce fait qui, cependant, est clairement attesté par les interrogatoires reproduits par le chanoine Formigao. Or, l'armistice ne fut signé qu'un an plus tard. Les fatimistes qui n'osent pas nier cela suggèrent qu'on a mal compris ce que l'enfant déclara. Elle aurait plutôt dit "les soldats rentreront bientôt". Cela s'appelle réécrire l'histoire!

Il faut ici faire une pause et s'étonner. Non seulement le chanoine Formigao a relevé plusieurs discordances dans les témoignages des enfants, mais il a mis en évidence la "fausse prophétie" qui vient d'être signalée. Alors qu'il était chaque fois fort bien placé, il n'a vu ni le "véhicule de la Vierge" en forme de globe lumineux, ni le grand miracle solaire. C'est enfin lui qui recueillit et dissimula la "difficulté" relative à la jupe courte de la Vierge. Et pourtant, pèlerin de Lourdes convaincu et assidu, il devint le plus chaud propagateur des apparitions de Fatima. Comme d'autres apparitions, Fatima eut ainsi son mentor, pour des raisons qui ne sont pas nécessairement claires ou qui, peut-être, le sont trop...

Très curieusement, la plupart des auteurs pensent ou font croire que les apparitions cessèrent alors. Or, une septième apparition eut lieu à la Cova da Iria pour Lucia seule et trois autres auraient également gratifié Jacinta seule, chez elle et dans l'église du village. Cela force à dire qu'en annonçant sa dernière apparition pour le 13 octobre, la Vierge aurait menti ou se serait trompée... Plus prosaïquement, cela montre que chez les voyants de la Vierge, il n'est pas toujours facile de renoncer au vedettaria ou au plaisir de s'illusionner. (12)

Après le 13 octobre 1917, il y eut bientôt un pullulement d'apparitions au Portugal. Et cela, malgré (ou à cause de) l'hostilité d'une grande partie du clergé que le pseudo prodige n'avait nullement convaincue. Ainsi, par exemple, le curé du village où habitaient les enfants, l'abbé Marquès Ferreira, ne crut jamais aux apparitions. Dès avant le 13 octobre, à tous les prêtres qui lui rendaient visite, il disait que tout cela n'était qu'illusions. Le 16 octobre, il écrivit à Mgr Vidal pour lui demander de lancer une enquête officielle, l'ampleur de cette affaire dépassant désormais ses propres compétences. Manoeuvre adroite de la part de l'Evêque ou profond dédain pour cette affaire ? Toujours est-il que Mgr Vidal chargea le curé lui-même d'enquêter. Le prêtre s'exécuta du mieux qu'il put. Dans son rapport, on put lire : "Je n'ai pas fait pour Jacinta et Francesco un interrogatoire minutieux et aussi long que pour Lucia, parce que leur père, excessivement croyant, sinon illuminé..." Edifiant. L'abbé Ferreira semblait avoir son idée sur Lucia. Sans doute avait-il remarqué qu'elle était la "meneuse". Quand vint le moment des interrogatoires serrés conduits par des enquêteurs divers, elle seule eut réponse à tout tandis que ses cousins restaient vagues ou déclaraient ne se souvenir de rien.

Quand l'abbé Ferreira eut terminé son rapport, il ne l'expédia pas. L'Evêché de Leira qui avait été supprimé en 1881 venait d'être rétabli et, au sein de l'Eglise, un groupe travaillait vite... L'abbé Ferreira attendit donc qu'un nouvel Evêque fut nommé à Leira. Et plus le temps passait, plus il devenait d'humeur maussade. Bientôt, il déclara qu'il voulait quitter sa cure. Ce qu'il finit par faire, sans demander l'avis de personne. Habillement, on le remplaça par un de ses cousins qui portait le même nom que lui et qui, lui, croyait aux apparitions. Cela put donner l'illusion aux gens mal informés que le curé de Fatima crut toujours aux apparitions.

En décembre 1918, Francesco tomba gravement malade, atteint par une terrible épidémie qui dévasta alors le pays. Le pauvre enfant dépérit rapidement, pria tant qu'il en eut la force et succomba le 5 avril après avoir reçu, pour la première fois, la communion en guise de viatique.

Bien que robuste, Jacinta fut également frappée par la maladie. Une broncho-pneumonie qui se compliqua d'une pleurésie purulente fit qu'on décida d'une opération de la dernière chance. Mais avant même d'entrer à l'hôpital, l'enfant déclara que la Vierge lui était encore apparue et qu'elle lui avait dit qu'elle mourait bientôt. Jusqu'à sa mort, survenue le 20 février 1920, elle déclara voir fréquemment la Vierge, près de son lit. Après son décès, on fit courir le bruit qu'elle savait lire dans les pensées, qu'elle avait fait diverses prédictions qui s'étaient révélées exactes et que son cadavre exhalait un parfum suave, comme celui de certains saints. On a fait, depuis, courir le bruit que les corps des deux enfants ne s'étaient pas corrompus. Rien n'est plus éloigné de la vérité et tant des photos qu'un rapport d'exhumation reproduits dans un ouvrage du RP. De Marchi paru en 1966 en fournissent la preuve. (13)

En septembre 1918, puis en juillet, août et septembre 1919, en tant que pseudo Vicomte de Montelo, le chanoine Formigao publia plusieurs "lettre à un ami" dont une intitulée "Lourdes et Fatima" où il traçait un parallèle entre les deux lieux d'apparitions. Une autre de ses lettres titrée "Une cure extraordinaire" signalait un miracle obtenu à Fatima. A ce moment, il n'y avait pas encore d'Evêque à Leira, mais le diocèse avait été canoniquement rétabli pour faire face aux événements de la Cova. C'est le 5 janvier 1920 que Mgr Correira da Silva prit possession de ce diocèse. Très dévôt de Marie, on l'avait déjà vu dix fois à Lourdes, dont une fois comme Directeur du pèlerinage. Dix jours après son arrivée, Mgr Da Silva consacra tout son diocèse à Marie et, dans le mois, il reçut le chanoine Formigao qui lui apporta son dossier sur les apparitions. Quelques jours seulement après, Mgr Da Silva déclarait : "personnellement, dans toutes ces merveilles, je reconnais le doigt de Dieu." La cause était donc déjà entendue et les pions étaient mis en place...

En 1922, Formigao rassembla ses "lettres à un ami" sous son pseudonyme habituel et les édita dans une brochure de 72 pages qui fut sans doute la plus ancienne publication consacrée entièrement aux apparitions de Fatima. Cette brochure fut élogieusement recommandée dans le journal catholique Epoca de Lisbonne par un auteur qui signa Nemo, c'est-à-dire, en latin, "personne". N'était-ce pas Formigao lui-même qui usait là d'un stratagème commode? En 1928, il réédita sa brochure en la complétant de divers chapitres et c'est ce livre contenant la fameuse "photo du miracle solaire" qui parut en traduction française aux éditions du Pélican, à Toulouse, avec l'Imprimatur de l'Evêque de Leira.

Le 13 juin 1921, Mgr Da Silva convoqua Lucia. Il lui proposa d'aller faire des études dans une école loin de son village et lui fit promettre de ne jamais révéler à ses condisciples qui elle était. Elle partit cinq jours plus tard pour se rendre chez les soeurs de Sainte Dorothée, à Vilar, un faubourg de Porto. On en fit ensuite une religieuse.

En octobre, Mgr Da Silva autorisa que la messe fut dite à la Cova. Le même mois parut pour la première fois A voz da Fatima, l'organe officiel du pèlerinage, dirigé par... le chanoine Formigao. Ce périodique atteignit rapidement un tirage de cent, puis de trois cent mille exemplaires. C'est alors seulement que l'enquête officielle démarra.

Le 3 mai 1922, sept "experts" furent désignés, parmi lesquels l'incontournable chanoine Formigao, l'abbé Quaresma (qui avait cru voir le "véhicule de la Vierge") et... le nouveau curé de Fatima.

On sait aujourd'hui, par les révélations que fit l'un de ses membres, comment travailla la Commission. Vu son importance, on nous pardonnera de citer longuement le Père Alonso qui étudia particulièrement ce sujet : "Il n'y eut même pas une seule session d'étude dont le procès-verbal fasse foi ; la Commission n'organisa, à proprement parler, aucun dossier, et elle se réunit seulement à la fin, les 13 et 14 avril 1930, dans une unique session au cours de laquelle le Rapport, rédigé exclusivement par le dr Formigao, fut lu et approuvé à l'unanimité. (...) Les autres membres de la Commission possédaient indubitablement des qualités pour contribuer au procès ; mais précisément parce que le Dr Formigao avait une sorte de monopole dans la connaissance des faits de Fatima, cela paralysait toute action que l'on essayait de mener sans sa présence. (...) Les interrogatoires officiels furent en nombre et en qualité très faibles par rapport aux possibilités qu'offrait alors Fatima, et qui sont perdues à jamais. (...) Lorsque la Commission est nommée, en mai 1922, les guérisons merveilleuses de Fatima sont un fait patent et bruyant. Formigao, du reste, les a recueillies dans son premier livre. Cependant, l'on ne fait pas de recherches d'expert à leur sujet. L'on ne nomme pas non plus une sorte de sous-Commission pour travailler en compagnie d'experts. (...) Tout fut laissé à l'improvisation du moment. (...) Il semble qu'en plus des apparitions, la Vierge Marie aurait dû aussi faire elle-même le procès! Cela paraît être le sens de certaines phrases attribuées à Mgr da Silva. En tout cas, ce qui a été fait le fut uniquement à l'initiative et par l'activité du Dr Formigao. L'Evêque lui-même, que nous avons vu durant toutes ces années rempli d'une attention vigilante pour développer le culte de la Vierge de Fatima, ne paraît s'être intéressé au procès ni peu ni beaucoup. On laissa donc passer allègrement le temps et la lente disparition des témoins." (14)

Pareil réquisitoire pourrait laisser supposer que le Père Alonso déclarerait les conclusions de la Commission invalides. Eh bien non, pas du tout ! Bien que trouvant les méthodes déplorables, il estima que les documents utilisés prouvaient suffisamment les faits.

Insondables mystères de la foi...

Cette Commission d'enquête ne put évidemment questionner Jacinta et Francesco, tous deux étant décédés. On ne put donc se baser que sur les rares interrogatoires effectués de leur vivant et, bien sûr, parmi ceux-ci, les principaux étaient évidemment ceux figurant dans le dossier du chanoine Formigao. Les témoignages des parents de Lucia ne furent consignés que six ans après les faits. Quant à Lucia, qui savait écrire depuis 1918, on ne lui demanda même pas de rédiger son témoignage. La première fois qu'elle écrivit quelque chose sur ces faits, ce fut en décembre 1925, à la suite d'une vision. Mais on ne sait trop pourquoi, elle détruisit son récit l'année suivante. Le 17 décembre 1927, elle déclara s'être adressée à Jésus pour lui demander si elle pouvait consigner par écrit les "secrets" comme l'Evêque de Leira le lui avait demandé. Jésus lui serait apparu pour lui dire, d'une voix claire : "Ecris tout ce que la Sainte Vierge t'a révélé au sujet de la dévotion au Coeur Immaculé de Marie, quant au reste du secret, continue pour le moment à garder le silence." Elle écrivit ensuite, successivement, plusieurs relations qui furent conservées.

Dès après qu'il eut éloigné Lucia et avant même que l'enquête officielle ait débuté, Mgr da Silva acquit à vil prix une vaste superficie de terrain englobant la Cova. On nivela tout le terrain et on construisit un hôpital et une chapelle. Pourquoi un hôpital ? Qu'on songe à Lourdes, tout simplement...

Au point le plus bas du site, là où poussaient des joncs et où, par temps de sécheresse, une certaine humidité persistait toujours, on creusa un puits et l'on trouva de l'eau, ce qui n'eut donc rien d'étonnant. Un second puits, creusé non loin de là, donna également de l'eau. On fit cependant courir le bruit d'un miracle supplémentaire. Ce miracle, O Seculo, l'organe de la libre pensée, l'avait prédit dès juillet 1917 en écrivant qu'on avait certainement trouvé là de l'eau et qu'on voulait transformer la région en un nouveau Lourdes. Cette prophétie-là se réalisa précisément, contrairement à celle que la Vierge fit le 13 octobre 1917... Mais pour Benjamin Lejonne, cette source fut inexplicable, invraisemblable, autrement dit, miraculeuse.

Le 28 mai 1926, suite à un putch militaire, le Président de la République fut destitué, le Parlement fut dissous et la liberté de la presse fut supprimée. Moins d'un mois plus tard, le 26 juin 1926, Mgr da Silva se rendit personnellement à la Cova, y bénit les stations d'un chemin de croix, célébra la messe et assista à un nouveau miracle : une pluie de pétales de fleurs qui s'évanouissaient avant de toucher les mains ou le sol. Un à un, ensuite, les hauts dignitaires de l'Eglise portugaise se rendirent à Fatima. Tous vinrent, sauf le Cardinal Mendes Belo, de Lisbonne, qui ne crut jamais aux apparitions. Il mourut en 1929. On nomma alors à sa place le Cardinal Cerejeira, un ami personnel du dictateur Salazar avec lequel il avait été au séminaire et avec qui il avait même partagé sa chambre. Peu après, c'est-à-dire le 13 août 1930, Mgr da Silva reconnut la légitimité des apparitions et du culte qu'il avait lui-même savamment organisé jusque-là et que Salazar ne cessa de favoriser pour des raisons politiques clairement évidentes. La boucle était bouclée.

Dans les années 30, le Portugal fut atteint par une sorte de paranoïa du péril communiste. Les Evêques jurèrent à la Vierge qu'ils organiseraient des pèlerinages pour préserver leur pays d'un tel fléau et ils lancèrent l'idée de consacrer le Portugal au Coeur Immaculé de Marie...

Durant la nuit du 25 au 26 janvier 1938, une magnifique aurore boréale illumina une grande partie du ciel européen. Lucia l'observa avec d'autres religieuses de son couvent puis informa son Evêque qu'une telle clarté lui avait été prédite par la Vierge comme le dernier signe avant-coureur du grand châtiment céleste. Elle prétendit qu'il ne s'agissait sans doute pas d'un phénomène astronomique tel que celui décrit et expliqué par les savants. Elle a été rejointe en cela, au niveau de l'expertise, par le frère Michel de la Ste Trinité qui n'oublie qu'une chose : c'est qu'à l'époque, les astronomes ne connaissaient pas encore intimement le phénomène des aurores et avaient de quoi être surpris par celui-là qui, d'un point de vue strictement physique, leur paraissait troublant, voire quasi incompréhensible. La science a fait quelques progrès en la matière depuis, grâce, entre autres choses, aux satellites artificiels et aux mesures physiques réalisées en haute altitude dans les régions polaires

Dès cette époque, à la demande de l'Evêque de Leira, Lucia, qui avait fait voeu d'obéissance, s'était mise à consigner divers textes contenant de nouveaux détails concernant les apparitions et les secrets. Ces écrits se succédèrent durant plusieurs années. C'est durant cette période, par exemple, qu'elle mit par écrit les apparitions de l'ange. Alors que la seconde guerre mondiale avait éclaté, Lucia précisa que la Vierge l'avait annoncée. Révélant une autre partie des "secrets", elle déclara qu'il fallait que le Pape consacre la Russie au Coeur Immaculé de Marie... Le contexte historique suffit à montrer que cette autre partie du "secret" fut inspirée par les événements d'alors. Lucia raconta également une foule de détails sur la vie mystique jusque-là totalement ignorée de ses deux petits cousins. A l'en croire, tous deux avaient été des saints ayant une grande connaissance de la théologie. Comme Lucia ne pouvait être moins qu'eux, on fit courir le bruit qu'enfant elle avait le don de bilocation, c'est-à-dire la faculté de se trouver ou d'apparaître en plusieurs endroits différents au même moment. (15)

En 1952, cèdant à de multiples pressions allant en ce sens, et après avoir promulgué le dogme de l'Assomption de Marie (selon lequel, à la fin de sa vie terrestre, Marie serait montée au ciel avec son corps tout entier), Pie XII consacra la Russie au Coeur Immaculé de Marie. Cette consécration parut cependant encore insuffisante, dans sa forme, à certains prêtres intégristes. Du fond de sa retraite, Lucia se déclara peinée... (16)

Les révélations transcrites par Lucia à partir de 1936-1937 furent peu à peu publiées puis rassemblées en un ouvrage exhaustif. Cependant, une partie de ses dires fut occultée ; et c'est cette partie qui fut appelée le "troisième secret de Fatima". Ce secret qui semblait concerner le Pape, d'après ce que la voyante sembla indiquer en diverses occasions, devait être communiqué à celui-ci en 1960. Il le fut ; mais le Vatican ne révéla pas en quoi il consistait, ni ne fit aucun commentaire précis sur le sujet.

Une vaste littérature concernant ce fameux "troisième secret de Fatima" vit le jour à partir de cette époque. Des copies prétendument "pirates" du secret -inventées de toutes pièces- ont circulé longtemps et ont été publiées, périodiquement, dans une certaine presse avide de sensations. Des auteurs, plus ou moins bien informés, ont tenté d'approcher le contenu du secret en mettant bout à bout les très rares commentaires qui ont été faits à son sujet par des autorités religieuses reconnues supposées au courant de la question. Sur ce sujet réputé "brûlant", même les allusions des Papes varièrent. L'une d'elles, faite par Jean-Paul II en 1980, faisait songer à l'annonce d'une très grande catastrophe dans laquelle pourrait périr des millions d'humains.

Enfin, le 26 juin 2000, le Vatican révéla le véritable contenu du "troisième secret" tel qu'il avait été transcrit jadis par Lucia. Il s'agissait en fait d'une vision dite "symbolique" et non d'un texte. Cette vision mettait en scène un Evêque vêtu de blanc qui paraissait être un Pape. Après avoir gravi avec peine une colline, il était mis à mort par des soldats au pied d'une croix au moyen d'une arme à feu et de flèches. Ensuite, les soldats tuaient encore un grand nombre d'autres prêtres et de laïcs. Tandis que se déroulait cette scène, des anges récoltaient le sang des martyrs au moyen d'un arrosoir de cristal et irriguaient avec celui-ci les âmes qui s'approchaient de Dieu.

D'aucun -dont Jean-Paul II lui-même- trouvèrent avec beaucoup d'imagination ou d'aveuglement une similitude entre cette hécatombe et la tentative d'assassinat manquée de Jean-Paul II place Saint Pierre à Rome.

Pourtant, quand on examine de près les premières déclarations des voyants, on constate qu'il n'y eut pas trois secrets, mais un seul consistant en quelques mots vite répétés à Francesco par Lucia. A mesure que le temps passa, Lucia gonfla ces quelques mots et les scinda en trois secrets dont une vision de l'enfer (avec ses diables et ses âmes damnées plongeant dans de grandes flammes...), la prophétie sur la seconde guerre mondiale, la consécration de la Russie au Coeur Immaculé de Marie et, enfin, cette vision dont on a fait le pseudo troisième secret. Jugez de l'inflation !

Les choses les plus ahurissantes ont été publiées au sujet du prétendu troisième secreT. Pour en donner une idée, je signalerai qu'il fut même question un moment donné de la résurrection de Jacinta et Francesco et/ou d'autres enfants que le Vatican auraient maintenus, depuis, séquestrés dans un couvent. Quant au secret véritable (?) divulgué selon le voeu de Jean Paul II, il est, selon certains auteurs, complètement inventé et n'aurait été écrit que pour en remplacer un autre, trop compromettant pour l'Eglise. (17)

En mai 1946, le Pape s'adressa confidentiellement à tous les Evêques du monde pour leur demander leur avis sur l'opportunité de définir le dogme de l'Assomption de Marie. A la même époque, le Cardinal Cerejeira demanda au Vatican d'envoyer un légat pontifical afin de participer au tricentenaire de la consécration du Portugal à la Vierge Marie, fêtes durant lesquelles la statue de Notre-Dame de Fatima serait coiffée d'une couronne d'or massif offerte par les femmes portugaises. Le Vatican dépêcha le Cardinal Masella. Ce fut le départ de grandes fêtes au cours desquelles la statue de Notre-Dame de Fatima fut conduite en procession de la Cova da Iria à Lisbonne puis, ensuite, dans le monde entier. Et c'est à l'occasion de ces nombreux voyages de la statue qu'on parla de nouveaux miracles et de prodiges inouïs...

Du 22 novembre 1946 au 24 décembre de la même année, la statue de Notre-Dame de Fatima fut portée triomphalement de la Cova da Iria jusqu'à Lisbonne et retour. Or il advint que Mme Maria Emilia Martins Campos eut l'idée de saluer le passage de la statue en lâchant des colombes. Elle écrivit donc à une de ses amies, habitant Lisbonne, de lui en acheter six, de préférence blanches. Les animaux furent achetés le 28 novembre et arrivèrent à Bombarral le 29. L'un d'eux était mort. La dame chargea sa fillette de libérer les oiseaux au passage de la statue. Ils s'élevèrent dans les airs, puis trois d'entre eux vinrent se poser sur le bord du pavillon qui abritait la statue. Les deux autres retournèrent, semble-t-il, au pigeonnier de la famille Martins. On les aurait repris et déposés près des trois premiers avec lesquels ils seraient alors restés.

Voilà ce qui fut le départ d'un grand miracle dont on a, depuis, beaucoup parlé. Mais voyons plutôt comment évoluèrent les choses...

Avant l'entrée à Torres Vedras, un des oiseaux abandonna le pavillon. Un autre disparut. C'est peut-être lui que l'on retrouva, mort, quelques jours plus tard, étouffé sous les fleurs, avec un autre que l'on réussit avec beaucoup de peine à ranimer. La Vierge, à l'évidence, ne témoignait pas de beaucoup de considération pour ses petites adoratrices...

Très vite, d'autres personnes achetèrent à leur tour des colombes et les lancèrent au passage de la statue. On a dit que ces oiseaux avaient toujours marqué un profond respect pour la statue. Cependant, on vit des scènes bien différentes : plus d'une fois, par exemple, les oiseaux se battirent entre eux pour trouver une place plus élevée que les autres, donnant ainsi le contre exemple du principe bien connu : les premiers seront les derniers. En d'autres occasions, ces oiseaux ne suivirent pas la statue quand elle sortit d'une église et, après son départ, ils firent de sérieux dégâts dans les lieux consacrés. En d'autres circonstances encore, certains volatiles se posèrent sur la tête d'un prédicateur, ce qui avait un certain côté comique. Ce dernier détail, joint à d'autres, permet de penser que ces petits animaux familiers se posaient généralement en des endroits surélevés. Rien n'interdit même de penser que dans un second temps on utilisa peut-être un produit quelconque pour les attirer vers la statue.

Hormis la supposition qui précède et qui est nôtre, tous les renseignements qui précèdent et qui concerne le "miracle des colombes" ne sont point tirés d'un ouvrage persifleur écrit par un mécréant ; ils sont au contraire puisés chez un des plus célèbres auteurs fatimiste qui, sans doute, aveuglé par sa foi, ne se rendit pas toujours compte de ce qu'il écrivait.

Durant la célèbre "route mondiale" que parcourut durant plus de dix ans la statue de Notre-Dame de Fatima, une certaine presse d'édification (!) prétendit que les gestes symboliques et surtout les miracles se succédèrent. A Chandernagor, la statue piétina, par ses porteurs interposés, un drapeau soviétique. Quant elle entra à Malabar, l'unique ministre communiste de l'Etat fut démis de ses fonctions. Il y eut, évidemment, des quantités de guérisons signalées (mais non vérifiées). Mais surtout, on raconta que certains animaux s'étaient prosternés ou que le soleil, ici et là, avait à nouveau dansé dans le ciel...

Toute la communauté catholique n'avale pas de telles sornettes, il faut tout de même le préciser. Ainsi, dans un ouvrage revêtu des traditionnels Imprimatur et Nihil Obstat, Marcel Levêque fulmina contre ce genre de littérature. Après avoir longuement cité ce que le chanoine Barthas avait écrit au sujet des prodiges relatifs aux colombes, il écrivit : "Cà ne vous coupe pas le souffle ces mièvreries ! Cette note édifiante (ô combien !) se trouve aux pages 294, 295 et 296 d'un livre à grand succès, celui du chanoine Barthas, publié à Fatima-Editions à Toulouse ; tirage : 260e mille en novembre 1953 ; livre qui contient d'ailleurs beaucoup d'éléments intéressants pour quiconque veut écrire sur Fatima. (...) si vous vous donnez la peine de parcourir, sur la couverture du livre, l'annonce des ouvrages publiés par Fatima-Editions, vous constatez que le volume est déjà imprimé et mis en vente sous ce titre : "Les colombes de Notre-Dame de Fatima" - élégante brochure avec un discours de S. Em. le Cardinal Cereijera commentant le prodige". J'imagine que le Cardinal de Lisbonne a parlé de la paix, laquelle est symbolisée par la colombe, comme chacun sait ; et je souhaite que cette "élégante brochure" ne répande point trop à travers le monde des niaiseries dont notre sainte religion ne peut que pâtir. Quand on pense que tout cela s'édite en une douzaine de langues, on est effrayé. Décidément, le merveilleux est payant." (18)

Oserais-je, quant à moi, préciser que chez les sémites comme chez d'autres peuples du Moyen-Orient jadis, la colombe, traditionellement associée au mariage, était certes un symbole de pureté, mais surtout dans un contexte... sexuel !

Revenons une dernière fois encore à Lucia...

En décembre 1957, le Père Fuentes, qui était le postulateur de la cause de béatification de Jacinta et Francesco, s'entretint avec Lucia. Pâle, émaciée et très triste, elle lui expliqua que les plus terribles châtiments allaient s'abattre sur la Terre en 1960, que beaucoup de nations allaient disparaître et que la Russie serait l'instrument du châtiment. Rentré au Mexique, le 22 mai suivant, le Père Fuentes révéla cette conversation lors d'une conférence. Aussitôt, l'évêché de Coimbra dont dépendait le couvent où Lucia était cloîtrée, publia un démenti : à l'en croire, Lucia n'avait plus rien déclaré depuis 1955. Lucia publia également un démenti. Elle ne nia pas s'être entretenue avec le Père Fuentes, mais nia avoir parlé de ces choses. Peu après, le Père Fuentes fut remplacé dans sa charge de postulateur par le Père hongrois Kondor. Chargé ensuite de l'édition critique des documents concernant Fatima, le Père Alonso commença par adopter en cette affaire la version officielle. Ensuite, il changea nettement d'opinion et s'efforça de réhabiliter le Père Fuentes. La dernière prophétie en date que fit Lucia semble bien embarrassante aux yeux de l'Eglise... Pour corser cette affaire fort embrouillée, il faut ajouter que lors de son entretien avec le Père Fuentes, Lucia affirma que ses cousins s'étaient sacrifiés parce qu'ils avaient toujours vu la Vierge triste. Or, questionnée à ce sujet par le chanoine Formigao dans les premiers temps, Lucia avaient été formelle : la Vierge n'était jamais triste, elle se montrait simplement "grave". (19)

Tout ce qui précède montre assez clairement qu'à partir des années 30, Lucia ne cessa pas d'ajouter à ses récits de nouveaux épisodes et de nouveaux détails dans une perspective de plus en plus apocalyptique. Il y a, chez cette religieuse, d'évidents traits de mythomanie et de mégalomanie. Dès 1954, Prosper Alfaric avait ainsi jugé l'enfant qu'elle était en 1917 : "Lucie n'avait sans doute pas conscience de mentir, ni d'ailleurs, je pense, de dire toute la vérité. Elle ne se posait pas de telles questions. Elle était dans l'état d'âme des gens repliés sur eux-mêmes, qui se sont fait un monde à eux et qui, fixant sur lui leur regard intérieur, le tiennent pour réel. A qui n'est-il pas arrivé, en son enfance, de rêver quelque belle aventure qu'il voyait en esprit presque réalisée. (...) Dans un hameau tel qu'Aljustrel, où les gens vivent le plus souvent isolés, absorbés par un labeur tout individuel, où les enfants gardent leurs troupeaux tout le long du jour en des landes désertes, les jeunes imaginations travaillent avec un élan et une persistance que rien n'arrête. Elles se nourrissent d'illusions conformes à leurs désirs, où elles trouvent un plaisir grandissant et qui finissent par avoir autant et même plus de relief que la réalité environnante. C'est ce qu'on appelle la mythomanie, la manie des mythes, des fictions. Elle peut être poussée à un tel point que l'on finit par être dupe de ses propres inventions. C'est ce qui est arrivé, me semble-t-il, à Lucie. Elle m'apparaît comme un spécimen bien caractérisé de mythomane mystique. De là vient l'action contagieuse qu'elle a exercée sur François et Jacinte. L'un et l'autre ont subi tellement son influence que tous deux en sont devenus hallucinés." (20)

Hallucinations, inventions, dissimulations, trucages, mensonges et divagations : tels sont les termes qui peuvent résumer au mieux la saga de Fatima.

 

REFERENCES :

1) DE GONZAGUE CABRAL (L), Au peuple portugais, protestation des jésuites, Roulers, De Meester, 1910
D'AZEVEDO (L), Proscrits, Tournai, Casterman, 1912
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2) Mc GRATH (W), Fatima ou le suicide mondial, Sherbrooks Quebec, Pères St Paul, 1952, p. 44-45
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8) De MONTELLO (Vte), Les grandes merveilles de Fatima, Paris, Pelican, 1931, p. 79-80, 87, 95-97, 99 et 104
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10) FIEBAG (J), Le message secret de Fatima, Tübingen, Gie, 1986
11) RAMBAUD, La Dame toute belle, Paris, Vitte, 1949, p. 136-139
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14) MICHEL DE LA Ste TRINITE, Toute la vérité sur Fatima, St Parrès-Lès-Vaudes, Ren. cath., 1986, T.II, p.
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17) LUCIE, Lucie raconte Fatima, Resiac, Fatima Edition, 1978
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18) BARTHAS (C), Les colombes de la Vierge, Toulouse, Fatima Editions, 1976, p. 13-17 et suiv ainsi que 27,
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19) ALONSO (J.M), La vérité sur le secret de Fatima, Paris, Tequi, 1979, p. 90-96
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20) ALFARIC (P), Fatima - Comment se crée un lieu saint, Paris, Cercle E. Renan, 1954, p. 9

 

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