POURQUOI LES SCIENTIFIQUES

RESTENT-ILS SOUVENT MUETS

PAR RAPPORT AUX MYSTIFICATEURS ?

 

J'ai souvent interrogé des scientifiques afin de savoir pourquoi ils ne mettaient pas en place un système destiné à dénoncer les mystificateurs, surtout lorsque ceux-ci portaient le masque d'une fausse respectabilité scientifique. Longtemps je n'ai pas compris leurs réponses. Jusqu'au jour où je me suis entretenu avec un grand spécialiste de la cosmologie, feu Jacques Demaret. Je vais tenter de reproduire ici, de mémoire, cette conversation en essayant de respecter au mieux le sens des paroles de ce grand savant théoricien.

- Monsieur Demaret, pouvez-vous me dire ce qu'il faut vraiment penser des théories cosmologiques de X ?

- Elles sont sans valeur aucune et comportent même de graves lacunes mathématiques.

- Mais si l'on peut porter à leur endroit un verdict aussi net, pourquoi vous ou l'un quelconque de vos collègues ne le signalez-vous pas publiquement afin d'éclairer un large public ?

- Ce n'est guère possible. Voyez-vous, dans un tel cas, nous, en tant que scientifiques, nous estimons avoir le devoir de démontrer ce que nous affirmons. Or, pour démontrer que les travaux de Monsieur X n'ont pas de valeur, il faudrait user d'arguments mathématiques qui ne sont pas du tout à portée de l'écrasante majorité des gens qu'il abuse. Il ne nous est donc pas possible de proposer une démonstration pertinente qui puisse s'adresser à un large public. En conséquence, nous sommes en quelque sorte contraints de nous taire. Car nous ne pouvons concevoir un seul instant d'affirmer des choses que nous ne pourrions pas immédiatement démontrer aux gens.

- Mais, dans ce cas, on tourne un peu en rond. Et, surtout, rien n'est fait pour que les gens ne soient plus les dupes de certains mystificateurs.

- Voyez-vous, Monsieur Hallet, nous sommes, dans le monde, un petit nombre de spécialistes en ce domaine très particulier. Et, forcément, nous nous connaissons tous. Quand quelqu'un, en dehors de notre cercle, fait parler de lui à ce sujet, nous examinons aussitôt ses affirmations. Nous sommes tous à même d'en juger la valeur. Aussi ne peut-il nous tromper. Et c'est cela l'important : on ne nous trompe pas et nous savons chacun à quoi nous en tenir sur chaque nouveau venu. Il intègrera tout naturellement notre cercle ou en restera éloigné en fonction de la valeur réelle de ses travaux. Pour nous, il n'y a donc aucun problème.

- Oui, mais le public, lui, comment sera-t-il informé ?

- J'y arrivais. Le rôle des scientifiques est de faire de la recherche ou d'y participer. Il ne faut pas confondre cela avec le rôle qu'ont les journalistes scientifiques. C'est à eux qu'il incombe de faire de la bonne vulgarisation scientifique et d'informer autant que possible un large public avide de connaissances sérieuses. Si quelqu'un veut s'informer sur un sujet scientifique précis, c'est vers nos articles ou ces journalistes scientifiques qu'il doit se tourner et non directement vers nous. Il est vrai que quelques scientifiques font aussi de la bonne vulgarisation. C'est un choix de leur part qui exige qu'ils puissent y consacrer du temps. Mais le temps nécessaire à cela n'est évidemment pas donné à tous, surtout aux chercheurs.

- Malheureusement, les bons journalistes scientifiques deviennent rares.

- Vous avez raison. Mais, là encore, ce n'est pas à nous d'intervenir. Nous n'avons pas à nous en mêler car cela ne nous regarde pas. Nous ne faisons pas partie de leur estimable corporation.

J'ai compris ce jour-là que beaucoup d'entre nous restent prisonniers de l'image que l'on se faisait du "savant" au XIXe siècle : il était à la fois un grand érudit, un chercheur et un écrivain consacrant pas mal de temps à éduquer ses semblables. La science, aujourd'hui, ne fonctionne plus du tout de cette manière. Elle nécessite des chercheurs une activité intense qui ne leur accorde plus guère les loisirs nécessaires pour songer à vulgariser au jour le jour leurs travaux. Si d'aucuns d'entre eux écrivent parfois un livre, c'est évidemment pour parler de leur spécialité et certainement pas pour perdre du temps à combattre des fumistes dont ils savent que la science ne retiendra de toute manière pas les travaux. Ils savent qu'avec le temps, le vrai du faux se décantera de manière certaine et ils se soucient donc peu des fumistes ou des égarés du présent.

En raison de ce qui précède, on ne doit donc pas être surpris de ne pas souvent voir les milieux scientifiques réagir de manière négative aux fausses sciences ou aux mystificateurs qui font passer leurs divagations pour des recherches à caractère scientifique. Et donc, quand les mystificateurs et les égarés objectent que les scientifiques sont incapables de critiquer leurs travaux ; ils avancent évidemment un argument complètement erroné ou mensonger qui ne devrait ébranler personne.

 

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