Patrick Moore et ses amis

 

Paradoxalement, c’est sous les cieux peu cléments de l’Angleterre que s’épanouirent plusieurs générations de grands astronomes, mondialement respectés pour leurs travaux. Parmi eux, le plus populaire auprès du public contemporain fut Patrick Moore qui, pourtant, comme beaucoup d’autres de ses illustres semblables, ne chercha jamais à obtenir le diplôme d’astronome. Sa notoriété en la matière reposa surtout sur ses talents de vulgarisateur, un peu comme ce fut le cas, jadis, pour Flammarion en France .

Patrick Moore naquit le 4 mars 1923 et devint membre de la British Astronomical Association (BAA) à l’âge de onze ans. Grâce à cette association prestigieuse, il put rencontrer beaucoup d’hommes d’exception. Robert Barker fut l’un d’eux. Il semble avoir eu sur Moore une énorme influence du fait qu’il avait dressé une liste d’énigmes lunaires parmi lesquelles on comptait des changements apparents brefs ou durables. C’est un des sujets qui intéressa le plus Moore durant toute sa vie. C’est aussi à la BAA qu’au fil des années Moore tissa progressivement des liens amicaux avec Arthur C. Clarke et surtout celui qui allait devenir son mentor, son grand aîné Hugh Percy Wilkins, né quant à lui le 4 décembre 1896 et qui, bien que n’étant pas non plus un astronome professionnel, présidait la section lunaire de la BAA.

Moore, Clarke et Wilkins avaient une passion commune pour la science-fiction et toutes sortes de choses et d’événements qu’ils considéraient comme mystérieux et pouvant se rapporter à l’existence d’êtres intelligents sur d’autres mondes proches ou lointains. Bien qu’à peine moins âgé que Clarke et beaucoup plus jeune que Wilkins, Moore semblait néanmoins faire mieux que ceux-ci la part des choses entre les rêveries de la science-fiction et la science pure. Il avait donc parfois du mal à les suivre dans leurs suppositions les plus folles. En dépit de cela, Moore s’intéressa beaucoup aux sciences parallèles et côtoya fréquemment leurs propagateurs. Un de ses livres, Can you speak venusian ? (1972), consacré à ce qu’il appela les “penseurs indépendants”, en fait foi. Moore avait une personnalité riche et complexe. Bien qu’ayant l’esprit scientifique et soucieux de précision, il avait pourtant une manière de ré-écrire l’histoire à son avantage qui étonna souvent ceux qui le fréquentaient régulièrement et qui le connaissaient bien. C’est ainsi qu’il s’attribua plusieurs fois des découvertes dont il ne fut absolument pas l’auteur ou qu’il inventa des événements le concernant qui n’avaient aucune chance de s’être jamais produits. Il alla même jusqu’à s’inventer une fiancée décédée dans un bombardement à quelques jours de leur mariage, à une époque où, compte tenu de son célibat persistant, on émit des suppositions quant à son homosexualité possible ou probable, voire même d’éventuelles tendances pédophiles. La simple vérité fut pourtant que Moore n’eut qu’un amour : il aima tendrement la fille de Wilkins sans jamais oser le lui dire. Et, quand elle se maria avec un diplomate, ce fut pour lui un si grand choc qu’il se voua définitivement au célibat, considérant désormais l’astronomie comme étant seule digne d’être sa maîtresse. Par certains côtés, Moore était en effet un peu misogyne. Ainsi, autant il appréciait les courriers de Barbara Middlehurst au sujet des phénomènes lunaires transitoires (TLP en langue anglaise), autant fuyait-il précipitamment les meetings de la BAA quand cette chercheuse, qui travaillait habituellement en Arizona, venait y assister. “Cette damnée femme est encore après moi” l’entendait-on dire alors...

Durant les années '40 et '50, Moore fut un visiteur régulier de la famille Wilkins. Et entre 1951 et 1956, Hugh Wilkins et lui passèrent ensemble de nombreux week-ends à l’observatoire de Meudon, en France, où ils réalisèrent beaucoup de croquis de la surface lunaire. A l’époque, rien n’équivalait de bons croquis, les photos offrant généralement peu de précisions du fait du voile atmosphérique terrestre. Les deux hommes étaient persuadés de l’origine volcanique des cratères lunaires et crurent en conséquence bien souvent observer en leur centre des pics sommitaux. On se rendit compte bien plus tard que la plupart d’entre eux n’étaient que des illusions.

En 1952, Moore écrivit et publia un premier livre de science-fiction intitulé The Master of the Moon. La même année, il fut approché par un éditeur qui lui passa commande d’un ouvrage de vulgarisation qui parut sous le titre Guide to the Moon. Ce livre remporta un si beau succès que son auteur abandonna un poste d’enseignant pour se lancer cette fois dans une carrière littéraire. Moore qui était un être très indépendant trouva là, en effet, une possibilité de vivre désormais librement sans avoir de comptes à rendre à personne. Dès ce jour, il ne cessa plus d’écrire, au point de produire ainsi tout au long de sa vie, plus de trois cents livres !

Bien décidé donc à vivre désormais de sa plume et constatant que son ami Clarke remportait déjà lui-même quelques beaux succès dans le domaine de la science-fiction, le jeune trentenaire Moore écrivit alors coup sur coup, sous son nom, trois livres de science-fiction (Frozen Planet, The Island of Fear et Out Into Space) ainsi que deux livres de vulgarisation (The Boy’s Book of Space et Suns, Myths and Men) qui parurent tous en 1954. S’étant en même temps rendu compte que les soucoupes volantes étaient un sujet qui pouvait rapporter gros puisqu’il semblait exister un lectorat immense pour cela, il écrivit également, sous le pseudonyme de Cedric Allingham, un récit de contact avec un martien nettement inspiré du déjà célèbre contact de George Adamski avec un vénusien dans un désert américain. Ce livre, qui s’intitulait Flying Saucer From Mars, parut lui aussi en 1954 et fit beaucoup parler de lui en Angleterre mais aussi dans le reste du monde, ce qui rapporta beaucoup d’argent à son auteur.

Ce dernier, soucieux de garantir à cette oeuvre commerciale par excellence une publicité aussi importante que possible, n’hésita pas à dire autour de lui, avant qu’elle fut publiée, que son auteur l’avait contacté pour lui raconter son aventure hors du commun. Il organisa d’autre part une rencontre entre lui, Desmond Leslie et Leonard Cramp. Moore avait en effet tissé des liens d’amitié avec Desmond Leslie qui avait écrit, en tant que co-auteur, le grand succès de librairie Flying saucers have landed dans lequel le californien George Adamski prétendait qu’à la fin 1952 il avait rencontré un vénusien dans un désert américain et que trois semaines plus tard il avait pris des clichés télescopiques de son engin alors que ce dernier se dirigeait vers sa demeure. Leonard Cramp, quant à lui, était un ingénieur passionné d’antigravitation qui, en comparant géométriquement les clichés d’Adamski à ceux qu’avait pris un gamin britannique nommé Stephen Darbishire, prétendait avoir démontré que puisque les proportions des deux engins étaient rigoureusement identiques, aucun de ces deux individus n’avait pu mentir. Lors de cette rencontre, Moore révéla à Cramp qu’il avait été en contact avec Allingham et, Cramp l’ayant répété, personne, dans les cercles ufologiques, n’imagina qu’Allingham n’avait jamais existé.

Au sein de la BAA, certains ne furent pas dupes un seul instant à propos de l’identité réelle du pseudo Cedric Allingham. Ils n’ignoraient rien de l’intérêt que Patrick Moore portait aux soucoupes volantes et, surtout, ils connaissaient son écriture. Or, il y avait dans l’ouvrage d’Allingham un témoignage manuscrit, censé avoir été écrit par un quidam inconnu et dont l’écriture était indubitablement celle de Moore. Mais plus encore que tout cela, en dos de couverture du livre d’Allingham figurait la photo présumée de l’auteur posant à côté de son télescope, comme Adamski l’avait fait auparavant pour les besoins de son livre. Or, tout le monde, au siège de la BAA, connaissait le télescope de Moore et il était évident que c’était également celui du pseudo Allingham. Seule l’identité du supposé Allingham, avec son gros nez et son ample moustache qui paraissaient sortis d’un magasin de farces et attrapes, restait inconnue, mais n’avait guère d’importance. Cet homme était en effet de toute évidence un complice mineur de Moore qui avait prêté ainsi son concours à cette supercherie littéraire. Aujourd’hui, on peut avancer avec un fort de degré de probabilité qu’il s’agissait de George Hole, un ami personnel de Moore, passionné comme lui d’astronomie. Il faut préciser, ce qu’on ne savait pas à l’époque, que pour brouiller les pistes, le texte du livre avait été réécrit par un journaliste : Peter Davies. Mais son travail avait été si bâclé que les habitués des écrits de Moore reconnurent encore parfaitement son style. On s’est demandé pourquoi Moore avait choisi le pseudonyme de Cédric Allingham et pas un autre. La réponse pourrait être qu’il s’agissait en fait d’un calembour déguisé. Il fallait lire, pense-t-on, C. Allingham = Calling’ham = Calling them (the aliens). Bien dans le style d’humour de celui qui n’était pas encore Sir Patrick...

Moore comprit sans doute très vite qu’il avait poussé le bouchon un peu trop loin et qu’il s’était montré très maladroit en utilisant son propre télescope pour plagier en quelque sorte une photographie du livre de Desmond Leslie et George Adamski. On peut supposer qu’il s’arrangea habilement pour freiner la colère de ceux des membres de la BAA qui avaient éventé sa supercherie et qui, choqués, auraient pu la dénoncer. Sans doute plaida-t-il sa cause en mettant en avant cette tournure d’esprit humoristique à laquelle les britanniques sont si sensibles et expliqua-t-il que son livre était une sorte de bombe à retardement qui n’avait d’autre but que de ridiculiser les ufologues qui prendraient le récit d’Allingham au sérieux. Toujours est-il que l’audacieux ne fut pas aussitôt dénoncé et rejeté par ses pairs ; mais qu’au contraire ces derniers couvrirent ses agissements. Ce fut au point qu’on a parlé à ce sujet d’une sorte de “pacte secret” conclu entre Moore et les principaux membres de la BAA. Au siège de celle-ci arrivaient parfois des livres traitant des soucoupes volantes. Moore n’avait pas manqué d’y envoyer le sien. Ce ne fut certainement pas un hasard si on le lui remit, avec deux autres du même genre, pour... qu’il en fasse la critique ! Dans le Journal de la BAA d’avril 1955, il écrivit donc d’un ton railleur que Flying Saucers From Outer Space du major Keyhoe pourrait servir d’étalon pour mesurer la profondeur de la crédulité humaine et que le premier livre de Cramp, Space, Gravity and the Flying Saucers contenait un chapitre sur la lévitation humaine. A propos de son propre livre, il se contenta de dire qu’il était fort bien écrit, mais que son contenu était si incroyable qu’il aurait été mieux à sa place dans une collection de livres de science-fiction. Ainsi Moore se racheta-t-il en quelque sorte aux yeux de ses pairs. Le ton sarcastique qu’il adopta alors au sujet des soucoupes volantes et de ceux qui y croyaient ne devait plus le quitter désormais jusqu’à la fin de sa vie ; du moins en public, car on sait qu’à titre privé il resta toujours fort intéressé par les observations énigmatiques signalées ici et là.

Il fallut attendre une trentaine d’années pour que les premières “fuites” concernant l’identité réelle d’Allingham parviennent aux oreilles de deux ufologues sceptiques : Christopher Allan et Stewart Campbell. Ils décidèrent aussitôt de se pencher sérieusement sur cette affaire et remontèrent assez rapidement jusqu’au journaliste Peter Davies. Dès leurs premières conclusions publiées prudemment dans la revue Magonia, Moore se fâcha et menaça de poursuites judiciaires tous ceux qui oseraient prétendre qu’il avait sans aucun doute possible été Cedric Allingham. Puis il se calma. Il comprit probablement qu’il était bien trop tard pour que cette affaire puisse encore lui nuire d’une quelconque manière : entre-temps, il était devenu un personnage considérable, très populaire, admiré et respecté de tous en Angleterre. Sa supercherie littéraire, fondée au départ sur le seul intérêt financier de la chose, fut dès lors interprétée comme une fine plaisanterie qui visait à se moquer des ufologues et de leurs croyances naïves. Même si cela avait peut-être un fond partiel de vérité compte tenu de l’esprit caustique de Moore, c’était quand même lui donner un beau rôle dans une action qui avait été conçue dans un but et d’une manière détestables.

La leçon porta ses fruits. Moore apprit ainsi à se montrer désormais bien plus prudent. Jusqu’à la fin de sa vie, outre des ouvrages d’astronomie et quelques rares livres humoristiques, il écrivit encore beaucoup de récits de science-fiction, mais toujours sous son vrai nom. Plus jamais il ne s’aventura à réaliser une supercherie littéraire. En 1972, cependant, c’est avec son ami Desmond Leslie qu’il écrivit une parodie d’une cinquantaine de page intitulée How Britain Won the Space Race. Leslie qui était aussi l’ami d’Arthur Clarke, n’avait qu’un an de plus que Moore et tous deux restèrent intimement liés jusqu’à ce que la mort les sépare. En 1954, Moore avait même joué un tout petit rôle dans un film de science fiction de série B que Leslie tourna dans son château familial (Them and the Thing). Dès qu’il avait questionné Stephen Darbishire au sujet de la soucoupe qu’il prétendait avoir photographiée, Leslie avait recueilli les aveux de supercherie du jeune garçon. Une amitié sincère était née entre eux et elle se conserva elle aussi jusqu’à ce que la mort de Leslie les sépare. Non seulement Leslie savait que Darbishire avait truqué ses photos, mais il savait également qu’Adamski avait truqué les siennes en s’aidant d’une vieille lanterne. Il l’avait raconté à Darbishire et sans doute aussi évidemment à Moore ainsi qu’à son grand ami Arthur Clarke qui, dès 1954, était parti vivre à Ceylan. Moore, Leslie et Clarke collaborèrent encore ensemble à une oeuvre majeure : le film de Stanley Kubrick 2001 l’odyssée de l’espace. Clarke en était l’inspirateur, tandis que Moore, brillant musicien autodidacte et passionné des valses viennoises, en avait été le consultant musical. Leslie qui s’était découvert une passion pour la musique et les sons d’origine électronique, fournit quant à lui à Kubrick tout un matériel sonore que ce dernier aurait été bien en peine de trouver autrement. On l’ignore généralement ; mais si Moore fut engagé par Paul Johnstone pour l’émission The sky at night de la BBC qui allait le rendre si populaire en Grande Bretagne, ce fut sur les conseils précieux et avisés de Leslie qui connaissait très bien Johnstone et qui savait que son ami Moore pourrait se révéler un merveilleux orateur devant les caméras.

Mais arrêtons là nos digressions et revenons en 1954-55...

La prudence désormais adoptée par Moore peut sans doute également s’expliquer et se justifier par les mécomptes que connut alors son ami Wilkins...

En 1953, Wilkins avait eu la chance de participer à un documentaire filmé et en avait conçu une certaine vanité. Quelque temps après, il reçut une lettre de John J. O’Neil qui occupait le poste de science editor au New York Herald Tribune. Cet homme qui semblait réunir les qualités d’un observateur sérieux, expliquait à Wilkins qu’il avait vu sur la Lune une importante structure en forme d’arche. Wilkins braqua son télescope sur la région indiquée par son correspondant et vit en effet ce qui lui parut être l’ombre d’une arche gigantesque et les rayons produits par la lumière passant sous celle-ci. Il répondit bien vite à son correspondant qui, malheureusement, mourut avant d’avoir reçu cette lettre.

Enthousiasmé par son observation, Wilkins lâcha les brides de son imagination et, au début de l’année 1954, interviewé à la BBC par Bernard Forbes, il s’enhardit à laisser entendre que cette structure pourrait être un pont artificiel.

On peut à peine imaginer l’émoi que suscita une telle déclaration provenant du Président de la section lunaire de la British Astronomical Association ! Dans le monde entier, de l’Australie aux Etats-Unis en passant bien sûr par l’Angleterre, des journaux reprirent l’information et publièrent même parfois des dessins ou des croquis extraordinaires inspirés de celui de Wilkins et censés représenter la structure ainsi découverte.

Dans les milieux scientifiques, ce n’est pas l’enthousiasme qui s’empara des esprits ; mais la consternation. Moore lui-même fut catastrophé par ce que venait de dire Wilkins. Mais, fidèle en amitié, il ne se joignit pas au concert des protestations qui enfla rapidement, certains n’hésitant pas à dire que Wilkins cherchait une publicité personnelle tapageuse au risque d’attirer sur lui et la communauté des astronomes la risée du monde entier. Dans le cahier des notes astronomiques que tenait Moore, à la date du 24 décembre 1953, on peut lire cette phrase concernant la structure en question : “Pour autant que ma vue me permette d’en juger, cela pourrait ne pas exister du tout ; mais puisque HPW en est certain, alors je suppose qu’il en est ainsi.

En 1954, tandis que Moore poursuivait divers travaux scientifiques et se préparait surtout à observer l’éclipse solaire totale qui allait se produire le 30 juin, la famille Wilkins, père, mère et fille, s’envola vers les Etats-Unis où le Président de la section lunaire de la BAA avait été invité pour une très lucrative tournée de conférences. Au cours de celle-ci, le 11 juin, Wilkins attira encore sur lui l’attention en affirmant à des journalistes qu'il avait vu dans le ciel deux objets ressemblant à des assiettes métalliques qui furent bientôt rejoints par un troisième, chacun ayant une quinzaine de mètres de diamètre. On devine, une fois encore, l’effet que ces déclarations produisirent dans les milieux scientifiques. Toujours en 1954, Wilkins publia chez F. Muller, à Londres, un petit livre d’astronomie, Our Moon, devenu en quelque sorte mythique chez les ufologues parce qu’il répertoriait un grand nombre de faits mystérieux censés avoir été observés par des astronomes sur la surface lunaire.

Rentré en Angleterre, Wilkins fut en quelque sorte sommé de défendre solidement son point de vue au sujet du fameux pont lunaire qu’il admettait désormais beaucoup moins grand que ce qu’il avait primitivement annoncé. Lors d’un meeting qui se tint en novembre à Burlington House, à Londres, Wilkins reçut le soutien de quelques observateurs mais fut ridiculisé par un des anciens présidents de la BAA, W. H. Steavenson. Répondant aux arguments de Wilkins qui expliquait que la capacité d’observer le pont dépendait du pouvoir de grossissement et de séparation des instruments, Steavenson affirma : “Ce n’est pas seulement une question de grossissement ; il faut aussi prendre en compte l’individu qui est derrière l’oculaire !”. La remarque, cinglante, déclencha l’hilarité générale. Mais, outre son effet comique désastreux pour Hugh Percy Wilkins, elle contenait peut-être un grave sous-entendu à son adresse... En effet, la même année, à Londres, chez Peter Owen Ltd, avait paru un livre intitulé Flying Saucers on the Moon dont son auteur signa Harold T. Wilkins. Le même ouvrage parut en même temps ou presque à New York, chez Citadel Press, sous le titre plus percutant de Flying Saucers on the Attack. L’auteur y expliquait sereinement que beaucoup d’observations étranges impliquant sans doute des visiteurs de l’espace et leurs engins avaient été faites depuis un lointain passé, y compris par des astronomes. Tout indiquait que cet auteur s’était servi d’une abondante documentation puisée à la fois dans la presse populaire et dans des communications scientifiques peu connues d’un large public. Chose curieuse, comme cela avait été le cas avec Allingham, personne ne pouvait se vanter d’avoir jamais rencontré ce H.T. Wilkins dans aucun cercle ufologique ou fortéen (Charles Fort fut l’auteur de quatre livres fameux sur des mystères de toutes sortes et ses “disciples” formèrent de nombreux cercles à sa mémoire). D’aucuns soupçonnèrent donc que ce nom n’était qu’un pseudonyme. En dehors des milieux scientifiques, certains auteurs peu soucieux de précision confondirent souvent involontairement H.P Wilkins et H.T. Wilkins. Mais y avait-il vraiment sujet à confusion ? A la BAA, nombreux étaient ceux qui ne le pensaient pas, car pour eux il ne faisait aucun doute que H.T. Wilkins n’était autre que H.P. Wilkins. C’est ce que m’a rapporté Martin Mobberley, l’auteur d’une extraordinaire biographie de Patrick Moore qui n’avait écrit qu’une phrase à ce sujet dans son livre.

C’est ici qu’il convient de se pencher sur l’oeuvre complète de ce mystérieux H.T. Wilkins...

Son premier livre connu fut Hunting Hidden Treasures (1929) qui fut suivi par Modern Buried Treasures Hunters (1934), Pirate Treasure (1934), Captain Kidd and his Skeleton Island (1935), et Panorama of Pirate Treasure (1940). Soit cinq ouvrages consacrés aux trésors cachés et ceux qui les recherchent. Tout comme Robert Charroux, en France, qui passa de la recherche des trésors à l’archéologie parallèle, H.T. Wilkins publia ensuite Mysteries of Ancient South America (1945) puis Secret Cities of Old South America (1952) après avoir publié, entre ces deux-là, The mystery and Legend of Cocos Treasure Island (1948) et Mysteries of Monsters of the Deep (1948), un ouvrage que l’on pourrait classer dans le genre cryptozoologique. Ensuite, coup sur coup, parurent Strange Mysteries of Time and Space (1953), Flying Saucers on the Moon-Flying Saucers on the Attack (1954) et Flying Saucers Uncensored (1955). Enfin, il y eut Mysteries Solved and Unsolved (1958).

On peut remarquer que tous ces livres s’inscrivent dans l’espace temporel qui est logique pour un homme qui, comme l’astronome britannique, serait né en 1896 et décédé en 1960. Néanmoins, d’autres sources indiquent que le vrai H.T. Wilkins aurait été un journaliste britannique fort crédule issu de l’Université de Cambridge et qui serait né en 1883 ou 1891 et décédé en 1960. Aucune autre précision ne semble pouvoir être donnée à son sujet, de telle sorte que ce personnage semble avoir toutes les caractéristiques d’un ectoplasme.

H.P. était-il aussi H.T. Wilkins ? Si des membres éminents de la BAA en étaient persuadés, aucun d’entre eux n’en apporta pourtant la preuve et l’accusation resta toujours à l’état de rumeurs. Moore en fut informé et nia véhémentement... comme il nia avoir été Cedric Allingham. Bref, ses dénégations ne convainquirent personne. Néanmoins, même si certaines apparences pouvaient conduire à confondre en un seul les deux Wilkins, il semble bien qu'on ne soit là en présence que de coïncidences fâcheuses pour le malchanceux H.P. Wilkins. Car rien n'indique que ce dernier se soit jamais intéressé aux trésors ni à l'archéologie mystérieuse, les deux sujets de prédilection du mal connu H.T. Wilkins.

Au sein de la BAA, nul ne pouvait pourtant plus prendre Wilkins au sérieux. Et, bien sûr, cela faisait tache d’huile dans d’autres milieux scientifique. Moore resta pourtant son fidèle ami et termina d’écrire avec lui un gros ouvrage auquel ils travaillaient ensemble depuis longtemps. Celui-ci parut en 1955 sous le titre The Moon - a Complete Description of the Surface of the Moon. Après cela, Wilkins chercha encore à s’accrocher à son poste de Président de la section lunaire à la B.A.A ; mais les pressions étaient devenues trop fortes et il démissionna à la fois de ce poste et de la BAA elle-même en 1956. Presque aussitôt, il créa l’International Lunar Society dont il se bombarda Président et dont Moore devint immédiatement membre. Toujours en 1956, il publia un dernier livre : Mysteries of Space and Time qui connut une édition française la même année chez Payot (Les mystères de l’espace et du temps). Ce titre rappelait hélas celui d’un des ouvrages que H.T. Wilkins avait publié en 1953 : Strange Mysteries of Time and Space. Encore une maladresse ! Dans son ouvrage, Wilkins tenta une fois encore d’accréditer son pont lunaire tout en insistant désormais sur son origine probablement naturelle. Il y aborda aussi le problème des soucoupes volantes tout en essayant de garder une certaine distance par rapport au sujet, comme il convenait à un esprit qui voulait désormais se présenter comme naturellement sceptique mais ouvert. En dépit de cela, il n’évita pas une nouvelle volée de critiques virulentes, les plus terribles d’entre elles ayant été prononcées par David Dewhirst, un savant posé et respecté qui était directeur de la section solaire à la BAA. Ce dernier accusa Wilkins de n’avoir pas même compris les bases de l’astronomie, de n’avoir jamais pu assimiler des connaissances solides en la matière et d’avoir contribué à gravement désinformer le public. En 1957, comme s'il cherchait vraiment à agraver son cas, Wilkins publia une série de trois articles dans la célèbre revue ufologique Flying Saucer Review, articles dans lesquels il soutenait que les ovnis pouvaient bel et bien exister et être des engins venus d'autres mondes. Il mourut le 23 janvier 1960. Et c’est en 1960 aussi, sans préciser le jour, qu’on dit que mourut H.T. Wilkins...

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Le monde est petit. On vient de le voir, des gens qui comptèrent beaucoup dans la façon dont se forgèrent certains mythes ufologiques se connaissaient, étaient des amis et discutaient sans doute ouvertement ou à demi-mots entre eux des supercheries, des plaisanteries et des trucages dont eux et leurs connaissances s’étaient rendus coupables ou complices en ce domaine. Pourtant, publiquement, rien ne transpirait de leurs secrets et de leurs manipulations.

Desmond Leslie s’arrangea toute sa vie des trucages d’Adamski et de Darbishire et, en dehors de confidences très rares et privées à ce sujet, il fit toujours comme s’il croyait fermement les témoignages de ces deux célébrités ufologiques. Patrick Moore et Arthur Clarke ne pouvaient ignorer ces choses et sans doute qu’entre eux trois, Moore, Clarke et Leslie s’amusaient beaucoup du contacté Adamski et de son décalque Allingham. Ces trois hommes partageaient le même sens de l’humour, de la dérision et de la plaisanterie. Et s’ils rêvaient que, peut-être, d’autres êtres intelligents vivaient sur d’autres planètes proches ou lointaines, aucun d’entre eux, pourtant, n’aurait parié gros sur une rencontre possible avec eux. Chacun d’eux avait sans doute ses limites propres entre leurs hypothèses et la réalité ; et tous trois estimaient probablement que le bon peuple avait autant qu’eux le droit de rêver, fut-ce dans des proportions plus extravagantes.

Wilkins, de son côté, semble avoir été un homme bien différent. Il était nettement plus âgé que les trois autres et d’autres expériences ou lectures avaient forcément forgé ses convictions et ses rêves. Il croyait fermement, comme le trio ci-dessus, à l’existence d’autres êtres dans d’autres mondes ; mais il assortissait certainement cette croyance de beaucoup plus de naïveté et de crédulité. Les dessins lunaires de Wilkins étaient, de l’avis des spécialistes, trop remplis de détails imaginaires ou différents de la réalité. Un peu comme son illustre prédécesseur Guithuisen qui avait cru voir des cités fortifiées sur la Lune, il dessinait parfois les reliefs lunaires comme tracés au cordeau, comme s'ils avaient été sculptés ou construits par une quelconque intelligence. Son petit livre Our Moon fut très différent du gros ouvrage qu’il rédigea avec Moore. Autant le dernier se voulait un ouvrage de référence et un guide sûr pour des observateurs sélénographes qualifiés ; autant le premier était une sorte d'ouvrage de vulgarisation pour amateurs accordant bien plus d’importance aux rêveries étranges et aux observations contestables qu’aux réalités solides.

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Les hommes dont il vient d’être question ici ont contribué pour une bonne part, de manière directe ou indirecte, à répandre toute une série de mythes et de croyances ufologiques qui, encore aujourd’hui, sont pris pour argent comptant par des milliers et des milliers de gogos mal informés.

Le point commun entre ces hommes était leur passion pour la science-fiction. On retrouve cette même passion chez beaucoup de pionniers de l’ufologie comme Ray Palmer, Gray Barker, Frank Scully, Vincent Gaddis, Jacques Vallée... A ce propos, il est important de souligner que l’intérêt pour ce type de littérature n’est pas seulement propre à ceux qu’on qualifie parfois de doux rêveurs. Le grand astrophysicien Donald Menzel qui fut un critique sévère de l’ufologie et de ses mythes et qui était un homme d’une rigueur scientifique proverbiale, était, lui aussi, un grand amateur de science-fiction. A l’opposé, John S. Glasby qui, à la demande de Moore, avait écrit un livre sur un certain type d’étoiles variables, fut convaincu d’avoir menti en décrivant des observations qu’il n’avait jamais faites puisqu’il décrivit des portions du ciel qu’il n’aurait pu voir d’où il se trouvait. Le mensonge, chez lui, était parfaitement conscient et s’imposait à lui dans un désir de mieux convaincre. Cette attitude-là a toujours caractérisé un grand nombre d’ufologues si convaincus qu’ils n’ont jamais vu aucun mal à travestir les faits pour les rendre plus démonstratifs.

C’est à l’Histoire qu’il revient de juger les actes de tous ces individus. En fin de compte, elle ne se trompe jamais.

 

Marc HALLET
Décembre 2014

 

REFERENCES :

Outre un grand nombre des ouvrages cités ci-dessus et écrits par Patrick Moore, HP Wilkins, HT Wilkins, Desmond Leslie/Adamski, et Leonard Cramp, il faut citer, entre autres ouvrages consultés, la biographie désormais incontournable de Patrick Moore que voici :
MOBBERLEY (M), It Came From Outer Space Wearing an RAF Blazer, Springer, New York, 2013

 

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