ERUDITION ET UFOLOGIE

 

C’est à Paris, chez le libraire-éditeur Leiber que parut en 1868 un petit livre modestement intitulé “Recherches sur les Offuscations du Soleil et les Météores Cosmiques”. Ouvrage remarquable s’il en fut, mais qui tomba malheureusement très vite dans un total oubli.

Son auteur, Edouard Roche, professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier, était à la fois astronome et érudit. Et c’est ce qui lui permit d’effectuer dans le domaine de l’astronomie une remarquable étude critique dont je vais à présent parler...

Avant même le début de notre ère, on raconta que, parfois, l’éclat du Soleil s’était assombri dans des proportions si importantes qu’il avait fait nuit en plein jour au point que l’on avait même pu voir les étoiles briller dans le ciel. Ces assombrissements exceptionnels qui semblaient n’avoir rien en commun avec des éclipses, furent signalés par maints auteurs et compilateurs anciens qui avaient fait oeuvre de chroniqueurs. Ces obscurcissements, que M. Roche désigna par le plaisant terme “offuscations” avaient été expliqués par les astronomes de deux manières. La première était qu’ils pouvaient avoir été causés par des essaims de météores passant entre la Terre et l’astre du jour. La seconde était que le Soleil avait été masqué par des brouillards secs créés par de grands vents soufflant sur des terres sèches ou des rejets volcaniques au sein de notre atmosphère.

Le talent scientifique de M. Roche consista à estimer la validité de ces deux hypothèses par rapport à la valeur intrinsèque même des témoignages historiques sur lesquels elles s’appuyaient.

Remontant aux sources les plus exactes, M. Roche découvrit et montra que les témoignages touchant les “offuscations” du Soleil ne pouvaient bien souvent pas être considérés comme scientifiquement valables. Dans beaucoup de cas, rien qu’en comparant les différents auteurs, M. Roche montra qu’il y avait eu des erreurs dans la date même des phénomènes rapportés. Une fois cette date rectifiée et le témoignage le plus ancien réexaminé, on s’apercevait souvent que l’offuscation n’avait pas été autre chose qu’une éclipse solaire! La comparaison entre les différents rapporteurs d’un même phénomène montra principalement que de grandes exagérations avaient été commises ici et là par des auteurs copiant les uns sur les autres. Ces exagérations portaient généralement sur la durée et l’ampleur du phénomène. C’est ainsi, par exemple, que la seule observation de Vénus dans le ciel à une époque où elle était très lumineuse et visible de jour avait fait dire finalement qu’on avait vu les étoiles dans le ciel.

En ne s’appuyant plus sur une masse de textes remplis d’erreurs de toutes sortes, comme l’avaient fait ses prédécesseurs, mais bien sur un corps de textes épurés grâce à une méthode critique textuelle, M. Roche put éclairer valablement le sujet de son étude première. Au terme de son étude, il montra tout d’abord que certains auteurs anciens étaient beaucoup moins crédibles que d’autres parce qu’ils étaient par nature moins précis ou portés à l’exagération. Et il montra que des gens aussi sérieux que Kepler ou Arago pêchant peut-être par un excès de naïveté, avaient pu être gravement abusés par de tels auteurs. Mais il démontra surtout qu’il n’y avait aucune raison de supposer que de vastes essaims de météores s’interposaient parfois entre la Terre et le Soleil au point de masquer la clarté du jour pendant des durées que l’on avait généralement fortement exagérées. Il démontra qu’un grand nombre des offuscations dont on avait parlé jadis s’expliquaient simplement par des éclipses et que la plupart des autres semblaient avoir été causées par des brouillards secs. Seuls quelques rares cas demeuraient sans explication, faute sans doute d’avoir été assez précisément et rigoureusement décrits ou rapportés.

Poursuivant son travail au-delà, M. Roche montra que les anciens auteurs recouraient bien souvent à des descriptions imagées quasi symboliques pour décrire avec précision (pour eux) certains phénomènes pour lesquels ils ne disposaient pas encore d’un vocabulaire technique adéquat. C’est ainsi, par exemple, que s’expliquaient les “batailles célestes”. Au début, pour décrire les jets lumineux qui s’observaient dans certaines aurores boréales, les anciens usèrent d’une image symbolique : celle de lances dans une bataille. Cela leur paraissait pouvoir au mieux dépeindre des jets de lumière se dirigeant en tous sens un peu comme les lances de soldats qui auraient combattu les uns contre les autres. Au départ de cela, certains auteurs parlèrent ensuite de réels combats aériens auxquels s’étaient livrés des armées. Le temps passant, on dit qu’on avait observé les combattants, non seulement avec leurs lances mais aussi avec leurs armures et leurs chevaux. Et ces récits, cette fois imaginaires parce qu’exagérés, donnèrent naissance à des représentations graphiques diverses dont nous avons tous vu des exemples étonnants. Des astronomes modernes virent dans ces récits la preuve de l’imagination débordante de nos ancêtres plutôt qu’une description symbolique imagée qui, au fil du temps, avait été de plus en plus mal interprétée. Enfin, avec leur manque d’érudition criant et leurs obsessions particulières, des ufologues modernes découvrirent dans toutes ces descriptions les preuves “évidentes” d’interventions extraterrestres!

M. Roche montra aussi que l’ignorance ou l’incompréhension de la terminologie dont avaient usé les auteurs anciens avait fait que des auteurs plus modernes avaient confondu entre eux divers phénomènes. Par exemple, on avait pu confondre une aurore boréale avec une comète. Pour éviter désormais de pareilles bévues, M. Roche présentait une sorte de dictionnaire où on lisait, par exemple, que si les étoiles filantes étaient appelées jadis (entre autres) volantia sidera, ignes, ignei globuli ou spicula jacula, les bolides, quant à eux, étaient appelés (entre autres) globus igneus, flamma ardens, fulgor, pharus, serpens igneus, flammeus draco, nocturnus sol et... clypeus ardens. Ah si nos modernes ufologues avaient su cela, ils auraient évité d’étaler leur indigence en écrivant des sottises à propos des “boucliers volants” signalés par les anciens chroniqueurs!

Pour faire bonne mesure, M. Roche fit encore quelques remarques utiles touchant son étude. Il constata que certains observateurs égarés par leur croyance aux essaims de météores avaient cru en voir passer en grand nombre en face du Soleil et n’avaient même pas été capables d’identifier là des nuages de grêle ou des oiseaux comme d’autres avaient eu le bon sens de le faire. Il dit également un mot des égarements de ceux qui avaient cru pouvoir parler sérieusement de pluies de sang, de soufre et de grenouilles alors que l’analyse des faits et des substances récoltées avait prouvé qu’il ne s’agissait que de pluies ordinaires ayant transporté des poussières ou des pollens à moins qu’il ne se fut agi d’animaux et de végétaux apparus subitement après de fortes ondées.

J’ai dit plus haut que le remarquable ouvrage de M. Roche sombra très vite dans l’oubli. C’est d’autant plus regrettable qu’aujourd’hui il parait extraordinairement moderne et même précurseur par rapport à son temps. En effet, on dirait que M. Roche écrivit par avance la réfutation définitive des idées insensées que des ufologues ignorants ont proposées au sujet de prétendus OVNI du passé.

Si l’on ne tient pas compte de l’oeuvre mi-mensongère, mi-comique de Charles Hoyle Fort, c’est, je crois, à son disciple Desmond Leslie que revient le triste privilège d’avoir osé le premier dresser une sorte de chronique des anciens OVNI dans le célèbre ouvrage qu’il écrivit avec le contacté Adamski (1). Il fut suivi de main de maître (si j’ose dire!) par l’américain Harold T. Wilkins que beaucoup d’ufologues semblent s’être évertués à confondre systématiquement avec l’astronome britannique Harold Percy Wilkins. Si les deux hommes eurent des idées originales dans le domaine de l’astronomie, il ne faudrait pourtant pas croire que la moindre ressemblance existât entre eux. L’un était un astronome confirmé, auteur d’une carte lunaire qui fut longtemps citée en exemple, tandis que l’autre n’était qu’un romancier gagnant sa vie en publiant des bouquins consacrés à toutes sortes d’étrangetés réelles ou inventées de toutes pièces. C’est donc Harold T. Wilkins qui embraya dans le droit fil de Charles Fort et Desmond Leslie en publiant des quantités d’observations célestes “étranges” tirées d’auteurs anciens qu’il ne pouvait guère comprendre puisqu’il n’avait ni l’érudition ni la compétence nécessaires à pareil travail (2). Dans divers pays, d’autres ufologues du même acabit puisèrent beaucoup de choses chez ces deux auteurs-là et publièrent des idées semblables. Ils se copièrent bien entendu les uns les autres tout en faisant, chacun, quelques nouvelles “trouvailles”. Les uns se firent une spécialité de mettre les auteurs anciens à la sauce ufologique tandis que les autres ne recoururent sporadiquement à ce moyen que pour paraître asseoir leur érudition (!) et convaincre ainsi mieux leurs naïfs lecteurs de la valeur de leur science ufologique...

Il n’est pas sans intérêt d’examiner d’un peu plus près cette littérature pour juger de la manière dont les ufologues ont défendu (et défendent encore) leurs idées.

Je passe volontiers sur les ouvrages anglophones dont les plus célèbres et les plus fouillés du genre furent ceux qu’écrivit W. Raymond Drake. Ils sont peu connus, malgré tout, d’un large public francophone. En langue française, deux livres émergent de l’ensemble : celui de Christiane Piens et celui de Michel Bougard. Des deux, c’est incontestablement le second qui paraît le plus “fouillé” puisqu’il est le plus volumineux. C’est aussi celui que l’on doit considérer comme le plus répandu puisqu’il a connu plusieurs éditions diverses dont une pompeusement intitulée “Histoire générale des OVNI de la préhistoire à 1947" (3). C’est donc cet ouvrage que je vous propose de survoler avec moi...

Ce livre commence véritablement par un chapitre traitant de représentations picturales d’OVNI datant de la préhistoire. “Si nous admettons que les OVNI ont parcouru le ciel de la Terre à toutes les époques, il est logique de supposer que les plus anciennes représentations de ceux-ci doivent remonter aux premiers âges de l’humanité.” écrit l’auteur. Il nous demande là d’admettre et de supposer des choses dont il n’a évidemment pas la moindre preuve. Evidemment, il y a un “si” bien commode. Passons. Ce que nous découvrons ensuite est le résumé d’un article publié jadis par Aimé Michel dans la Flying Saucers Review. L’ufologue français, qui n’était pas préhistorien, avait pêché ci et là des dessins frustres qu’il avait présentés hors contexte en les assortissant de commentaires acerbes décochés aux préhistoriens qui voyaient là-dedans des symboles érotiques. Un peu court comme “démonstration”! Bien sûr, Michel Bougard n’osa pas affirmer péremptoirement que tous ces petits dessins représentaient des OVNI ; mais suivant en cela une technique éprouvée dans les fausses sciences, il créa néanmoins dans l’esprit de ses lecteurs une ambiance favorable pour accroître l’acceptation de l’étrange.

Le second chapitre s’intitule “Les clipei ardentes : boucliers volants de l’Antiquité.” Sous celui-ci, l’auteur propose une citation de Ménandre : “L’ignorance ne voit pas, même ce qui frappe ses regards.” En fait, M. Roche a montré que l’ignorance n’est certainement pas du côté de ceux qui interprètent faussement des textes qu’ils n’ont pas les moyens de comprendre correctement faute de compétence et d’érudition. Après avoir écarté prudemment le sujet des OVNI bibliques et s’être attardé davantage sur les vimanas qui concernent au premier chef d’autres croyances que celles qui sont majoritaires dans nos pays, Michel Bougard cite le célèbre papyrus Tulli. Certes, il n’omet pas de dire qu’il doit être considéré comme un faux eu égard à l’étude qu’en fit le Comité Condon, mais il fait néanmoins comme s’il était authentique puisqu’il conclut à son sujet : “Il est cependant exclu qu’il ait pu s’agir d’une aurore boréale sous ces latitudes, et d’autre part, des phénomènes tels que les météorites et les étoiles filantes étaient bien connus à l’époque. Notons enfin qu’il est nettement question de cercles de feu mobiles dans le ciel. Alors, le doute est-il encore permis?” L’auteur n’essaye-t-il pas là de faire prendre à ses lecteurs des vessies pour des lanternes? Ensuite Michel Bougard cite à la barre des témoins Virgile, Plutarque, Sénèque, Pline l’Ancien etc... Et il souligne l’étrangeté de ces soleils nocturnes, de ces boucliers volants et de ces poutres volantes qui semblent ne s’expliquer pour lui que par la fée ufologique. Il y a plus d’un siècle que M. Roche fit litière d’une pareille sottise.

Dans un chapitre consacré aux OVNI d’avant l’an mil (ou mille) l’auteur parle de l’Evêque Agobard qui s’insurgea, dit-il, contre ceux qui croyaient que des calamités naturelles étaient causées “par les habitants de Magonia, la contrée du ciel d’où viennent les vaisseaux que l’on voit dans les nuées...” Et, ayant tiré cette phrase de son contexte, l’auteur insiste en disant “Remarquons qu’Agobard emploie l’indicatif (on voit) et que pour lui la réalité de ces “vaisseaux aériens” semble acquise, même s’il s’insurge sur certains effets qu’on leur prête.” Plus loin, l’auteur écrit encore à propos d’Agobard : “...en 840, il vit personnellement trois hommes et une femme lynchés par la foule qui les avait vus descendre d’un de ces “navires de l’espace” et qui les accusait d’être des magiciens...” Ce sont là des manipulations de textes qui trahissent la simple vérité. Agobard qui ne vit jamais un seul de ces “navires aériens” (et non “navire de l’espace” comme l’écrit Michel Bougard sous la protection de guillemets opportuns) combattit en fait une superstition absurde relative à des êtres aériens qui auraient façonné à leur manière le climat. Voici exactement ce qu’écrivit Agobard : “Selon ce que nous avons vu et entendu, bien des gens sont assez fous et stupides pour croire et déclarer qu’il existe une région nommée Magonie, d’où viennent des navires aériens dans lesquels on embarque pour cette destination les fruits de la terre tombés sous les coups de la grêle ou des tempêtes, et à cette occasion ces matelots aériens paient un certain prix à ces faiseurs de temps pour en recevoir récoltes et fruits. Parmi tous ces gens assez stupides pour croire à la possibilité de telles choses, nous en avons vu qui présentaient dans une certaine assemblée quatre homme enchaînés -trois hommes et une femme- prétendument tombés de certains de ces bateaux aériens. Après les avoir tenus enchaînés quelques jours jusqu’à la réunion de cette assemblée, ils les présentèrent, comme je l’ai dit, en notre présence en réclamant la lapidation. Mais cependant la vérité l’emporta et après bien des raisonnements ceux qui les avaient présentés furent confondus...” Pour d’autres éclaircissements sur ce que fut réellement le rôle d’Agobard par rapport aux luttes contre la superstition des tempestarii (ou tempestaires), je renvoie à une étude érudite de M. Henri Platelle. (4)

Par ce qui précède, je crois avoir déjà montré assez clairement la manière dont est écrit l’ouvrage de Michel Bougard et les méthodes qui ont présidé à son élaboration. Je pense donc pouvoir accélérer son survol pour ne plus retenir que quelques points ou cas importants.

Aux pages 89 et 90 de son ouvrage, Michel Bougard traite d’une observation qui, pour lui, revêt une importance considérable d’un point de vue à la fois ufologique et historique. Voici ce qu’il écrit : “Pour la première fois dans la longue histoire ou même la préhistoire du phénomène OVNI, on trouve l’observation d’un même phénomène par des témoins indépendants, ne se connaissant pas et situés en des endroits différents. Un cas idéal en quelque sorte. Certains ne manqueront pas de faire remarquer que les deux descriptions sont loin d’être concordantes. Le témoignage du notaire Jacques Thevenyn doit l’emporter sur celui de Pierre de l’Estoile : le premier fut un témoin direct du phénomène alors que l’autre rapporte plus vraisemblablement les dires de tiers. Malgré les imprécisions, on peut dire que dans la soirée du 12 septembre 1621, des objets volants non identifiés ont survolé Paris en se mouvant dans différentes directions.” L’admirable rhétorique ufologique que voilà! Tout y est : les témoignages indépendants plus ou moins concordants, la qualité des témoins et les OVNI multiples. Or, si seulement Michel Bougard avait connu ses classiques de la littérature astronomique, à savoir, entre autres, le célèbre Traité Physique et Historique de l’Aurore Boréale que M. de Mairan publia en plein XVIIIème siècle, il aurait su que son cas ufologique “idéal” n’était pas autre chose qu’une aurore boréale. Un mois plus tard, il y eut une nouvelle observation que Michel Bougard cite in-extenso pour conclure (p. 93) : “Comme on le voit, le début du XVIIème siècle fut marqué par l’observation de nombreux phénomènes aériens insolites.” Comme on le voit, dit-il ; or il ne s’agissait que d’aurores boréales et ça, notre ufologue n’y pensa même pas. Dans une plaquette diffusée en 1988, j’ai rapporté cette affaire de manière détaillée et j’en ai cité d’autres du même genre où Michel Bougard et Christiane Piens donnèrent les preuves les plus évidentes de leur médiocre connaissance à la fois des phénomènes astronomiques et des classiques de la littérature astronomique. Je ne crois pas utile de rappeler ici ces autres exemples (5)

Le 16 décembre 1742, en plein centre de Londres, le Dr Mortimer vit un beau météore à propos duquel il rédigea un rapport qui fut publié avec un croquis détaillé dans le numéro d’août-décembre 1746 des Philosophical Transactions (pp. 524-525). A propos de ce cas, Michel Bougard propose la conclusion que voici : “Ici, comme à bien d’autres endroits, la confusion avec une météorite n’est guère vraisemblable et cette “lumière” à toutes les caractéristiques d’un engin artificiel. Si vous n’en êtes pas encore convaincu, allez un peu consulter le rapport de ce témoin publié dans les Philosophical Transactions (vol 43, 1742). Le schéma qu’il fit de l’objet observé est plutôt explicite quant à l’origine non naturelle de ce phénomène.” Comme chacun peut s’en rendre compte, la référence donnée par l’auteur est fausse et indique clairement que lui, au moins, ne s’est pas donné la peine de se reporter à l’original comme il le conseillait à ses lecteurs! Rien que cela n’est déjà pas mal ; mais il y a mieux. Si l’on compare le rapport original du Dr Mortimer à la traduction qu’en fournit Michel Bougard, on observe de nettes différences. En fait, tout est réécrit à sens unique dans le seul dessein de donner à cette observation une “coloration” ufologique. J'ai démontré la chose dans une petite étude auto-éditée en mars 1994. (6)

Selon Michel Bougard qui m’écrivit personnellement à ce propos, cette traduction faite au départ d’un document de seconde-main aurait été en quelque sorte contaminée par lui du fait d’un trop grand désir d’y croire. En m’écrivant cela, Michel Bougard a donc écarté lui-même la possibilité d’un faux délibéré. Ce qu’il n’a cependant pas contesté, c’est qu’il a cherché à faire croire à ses lecteurs qu’il s’était reporté à un document de première-main, ce qui n’était évidemment pas le cas.

Si, grâce à son imagination, Michel Bougard peut transformer un texte banal en texte à haut indice d’étrangeté, on est en droit de se demander ce qu’il est capable de faire au départ d’un faux document susceptible d’exciter davantage encore son imagination. Eh bien c’est précisément ce que nous révèle cet ufologue aux pages 116-117 de son ouvrage. Michel Bougard y écrit : “L’événement que nous allons examiner ensuite est de loin le plus troublant, le plus complet, et le plus passionnant de tous ceux que je vous ai proposés jusqu’à présent. Il est aussi celui dont l’indice d’étrangeté est le plus grand et malheureusement celui pour lequel les références sont les plus fragmentaires. Néanmoins, il y a tant d’éléments troublants et une telle cohérence dans la description du phénomène, qu’il est raisonnable de penser que l’événement est bien réel. Cela se passa en 1790, près d’Alençon... (l’auteur cite alors un prétendu rapport de police portant sur une rencontre du troisième type et poursuit) Ce rapport fut, paraît-il, communiqué à l’Académie des Sciences où il fut accueilli par les sarcasmes des plus éminents savants de l’époque qui niaient de la façon la plus absolue, la possibilité pour un être vivant d’arriver de cette manière sur la Terre. Ils considérèrent que le rapport n’était que le produit d’une imagination trop fertile issue des récits fantasques des paysans. Ceux-ci avaient sans doute observé quelque phénomène naturel sans savoir exactement ce dont il s’agissait. Pourtant, les membres de l’Académie auraient dû faire le voyage jusqu’à Alençon, car le trou laissé par la sphère lors de son impact y est, paraît-il, resté visible durant de nombreux mois. Du fait de cette indifférence, on est sans doute passé à côté de la première enquête scientifique sur un cas d’atterrissage d’OVNI.” Rien n’était mieux conservé que les rapports des séances de l’Académie des Sciences. Il aurait donc été facile de produire celui dont il est ici question s’il avait existé. Or, ni les archives de l’Académie des Sciences, ni les Archives Départementales de l’Orne -série L-, ni aucun livre ou monographie sur Alençon n’ont jamais cité le prétendu rapport de police de l’inspecteur Liabeuf. L’article où puisa Michel Bougard ne citait lui-même aucune référence et il avait été écrit prétendument par un auteur qui n’avait pas laissé son adresse en Lybie où il résidait. Il fallait vraiment avoir la foi du charbonnier pour croire en la réalité d’un tel document et de tels faits ; et il fallait vraiment beaucoup d’audace pour en faire mention dans un livre présenté comme sérieux. Et pourtant! Michel Bougard parlait de “cohérence” (ce mot magique qu’il reprendra plus tard à propos de la vague OVNI belge), disait qu’il était “raisonnable de penser que” puis se payait ensuite le luxe de fustiger l’attitude des savants qui ne s’étaient pas rendus sur place voir une trace dont il n’était même pas dit dans le faux rapport Liabeuf qu’elle avait perduré. Cette manière de critiquer ceux qui font la véritable science en se basant sur un a-priori évident, dénote déjà un mode de pensée bien particulier qui, d’une certaine façon, explique tout le reste...

Michel Bougard est aujourd’hui professeur d’histoire des sciences et demeure, accessoirement, Président de la SOBEPS. Informé de mes critiques passées concernant son ouvrage “phare”, il n’a jamais publié à ce sujet la moindre rectification, la moindre rétractation, la moindre mise en garde dans Inforespace.

Qu’on n’imagine pas que l’ouvrage de Christiane Piens était meilleur. Non seulement il contenait bien souvent les mêmes erreurs que celui de Michel Bougard (puisque ces deux auteurs avaient puisé aux mêmes mauvaises sources sans rien vérifier par eux-mêmes), mais il en contenait d’autres, qui n’étaient pas moins savoureuses. J’ai déjà signalé, ailleurs, que par manque de connaissance de la langue anglaise, C. Piens avait pris pour un disque volant ce qui n’était que le disque solaire. (7) Je crois devoir ajouter qu’elle a fait plus fort encore en présentant comme un fait mystérieux un globe lumineux qui fut observé le 26 avril 1803. Il s’agissait en fait de la fameuse chute de météorites de Laigles au départ de laquelle le savant Biot put démontrer de manière définitive que des pierres venues du ciel tombaient bel et bien sur notre Terre... Ignorer ce grand classique de l’astronomie en dit assez long sur l’incurie de C. Piens dans le domaine qu’elle prétendait traiter sérieusement. (8)

J’ai sous les yeux le manuscrit provisoire d’un énorme travail d’érudition effectué par un chercheur français inconnu des milieux ufologiques. Ce chercheur a passé au crible des milliers de publications régionales et nationales pour y déceler la manière dont certains faits supposés mystérieux y sont rapportés. Après avoir étudié longuement le prétendu mystère des “lueurs” qui furent signalées à Cherboug au début de ce siècle et dont j’ai rendu compte ailleurs, ce chercheur a pu constater que, déjà à l’époque, des ignorants avaient manipulé l’opinion publique pour faire croire qu’un mystérieux astronef et non tout simplement la planète Vénus, venait régulièrement “survoler” le port de Cherbourg. Ces ignorants conspuaient les scientifiques dont ils n’avaient pas les connaissances, et leur reprochaient de ne même pas daigner venir constater de leurs propres yeux le “mystère”. Voici la conclusion que je lis dans ce manuscrit et que je pourrais faire mienne : “Ce qui est curieux, c’est que l’ignorance du public en matière d’astronomie s’est développée en même temps que son arrogance. Plus on se trompe, et plus on est sûr de son bon droit. C’est comme à l’école : les mauvais élèves ne se trompent jamais. Chaque fois que les astronomes ont expliqué un phénomène, on a fait la sourde oreille, et on les a sommé... de trouver une explication! (...) Les phénomènes astronomiques devenaient ainsi une façon de nier le savoir des scientifiques. Ils servaient de prétexte pour refuser une autorité que l’on commençait déjà à rejeter en religion et en politique. Les OVNI allaient ainsi devenir le fer de lance d’une croisade au départ anti-establishment, mais qui peu à peu allait prendre une teinte de plus en plus anti-scientifique.” (9)

REFERENCES :

1) LESLIE (D) & ADAMSKI (G), Flying Saucers have landed, London, Werner Laurie, 1953

2) WILKINS (H.T.), Flying saucers on the Moon, London, P. Owen, 1954 ou, le même, sous le titre plus percutant de Flying saucers on the attack, New York, Citadel Press, 1954

3) PIENS (C), Les OVNI du passé, Verviers, Marabout, 1977 - BOUGARD (M), La chronique des OVNI, Paris, JP Delarge, 1977 ou Histoire générale des OVNI de la Préhistoire à 1947, Paris, Encycl. Des Connaissances, 1978

4) PLATELLE (H), Agobard, Evêque de Lyon, les soucoupes volantes, les convultionnaires in Problèmes d’histoire des religions, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2/1991, p. 85-93

5) HALLET (M), Prodiges célestes, Liège, chez l’auteur, février 1988, p. 11-16

6) HALLET (M), Météores singuliers et ufologie, Liège, Chez l’auteur, mars 1994, p. 41-42

7) HALLET (M), Critique historique et scientifique du phénomène OVNI, Liège, Chez l’auteur, 1989, p. 147-148

8) PIENS (C), Les OVNI du passé, Verviers, Marabout, 1977, p. 84

9) MARECAILLE (C), communication personnelle

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