LES METHODES CONTESTABLES QUI CARACTERISENT LE PARANORMAL

 

Pour beaucoup de gens, le "paranormal" concerne essentiellement ce qu'on appela jadis la métapsychique ou, plus récemment, la parapsychologie. Cependant, le terme "paranormal" s'étend à beaucoup d'autres sujets puisqu'il concerne, au sens large, tout ce qui se situe "à côté" du normal ou des normes. Les apparitions de toutes sortes (ovnis, fantômes, Vierge Marie, monstres divers), certains vestiges de civilisations disparues, l'astrologie, la voyance, les miracles et tant d'autres "mystères" font donc également partie du paranormal.

Il faudrait déjà un site internet énorme pour pouvoir prétendre traiter d'une seule de ces questions de manière sérieuse et approfondie. A fortiori, les traiter toutes relève de l'impossible, sauf en procédant de manière doctrinale, comme le font certains zététiciens.

Je crois donc préférable de vous proposer uniquement des idées générales qui me semblent fondamentales...

Je voudrais commencer par vous mettre en garde contre une certaine dialectique. Dans le domaine du paranormal, on utilise à tort toutes sortes de termes empruntés au vocabulaire scientifique afin de créer une illusion propice à emporter la conviction des naïfs ou des gens n'ayant pas la culture scientifique adéquate pour démasquer la fraude intellectuelle dont ils sont les victimes. Ainsi est-il bien souvent question, de façon inadéquate, de rayons, de rayonnements, de fluides, de champs, de forces (inconnues), de réactions, d'influences etc. Attention également à certains termes porteurs de concept erronés comme par exemple les mots "fatalité" ou "karma".

Un usage habile d'une certaine phraséologie permet à certains auteurs de créer un climat particulier destiné à influencer leurs auditeurs ou leurs lecteurs. Certaines expressions comme "tout le monde sait que" sont par exemple employées pour banaliser des choses qui, à y regarder de près, se révèlent assez souvent fausses. "Ne se pourrait-il pas que..." permet d'introduire n'importe quelle idée audacieuse et non fondée, de même que "et si l'on admettait que..." ou bien "supposons que..." On sait qu'avec des "si" on pourrait mettre Paris dans une bouteille ; or les adeptes les plus habiles du paranormal ne font pas autre chose, sans arrêt, mais de façon beaucoup plus sournoise.

Une autre caractéristique de la méthodologie employée dans le domaine du paranormal est ce que l'on peut appeler le renversement du sens de la preuve. En science, c'est à celui qui affirme quelque chose de le prouver ; et plus ce qu'il affirme paraît extraordinaire, plus sa démonstration doit être solide. En outre, tous les éléments d'une démonstration doivent être fournis afin de permettre toutes des contre-expertises. Dans le petit monde du paranormal, on voit souvent un auteur affirmer quelque chose et se contenter, en guise de démonstration, de prétendre qu'on ne saurait pas lui prouver le contraire. Or, il est évident que plus son affirmation est extraordinaire et plus il devient difficile de prouver le contraire puisque, à la limite, il n'y a même aucune possibilité de démonstration. Allez en effet prouver, par exemple, qu'il n'est pas vraiment impossible à un homme de se transformer en loup ou de transporter instantanément son corps à l'autre bout de l'Univers !

Le renversement du sens de la preuve peut s'effectuer d'une autre manière. Il s'agit alors de raisonnements absurdes, si contraires à la logique que parfois les naïfs ne s'en rendent pas compte. Ainsi pourrait-on dire que les êtres ne sont pas attirés vers le centre de la Terre mais, qu'au contraire, c'est parce qu'ils sont repoussés de son centre qu'ils se voient renvoyés à sa périphérie. Cela n'a évidemment aucun sens mais pourrait faire impression sur quelqu'un n'ayant aucune culture scientifique.

Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, disait Voltaire et, de fait, dans le monde du paranormal, les mensonges les plus effrontés finissent par paraître s'ériger en vérités évidentes à force d'être répétés sentencieusement par des tas de gens bien ou mal intentionnés.

Les ouvrages rédigés par les fervents du paranormal regorgent d'affirmations de toutes sortes qui ne reposent souvent que sur l'autorité prétendue ou supposée de ceux qui les ont répétées ou les ont lançées pour la première fois. Un chercheur scientifique hésitera toujours à dire "je pense que..." car son opinion personnelle a finalement peu d'importance par rapport à la vérité scientifique. A l'inverse, l'adepte du paranormal martèle son opinion, car elle assied son autorité auprès de ses ouailles. Il citera cependant parfois à l'appui de ses dires des gens d'un poids scientifique considérable. Mais ces citations seront généralement hors contexte ou totalement apocryphes. Ainsi, si l'on en croyait les charlatans de toutes sortes, Einstein aurait affirmé que les soucoupes volantes venaient d'une civilisation qui nous avait déjà rendu visite il y a dix mille ans, il aurait accordé foi à toutes les formes de "pouvoirs mentaux" et aurait été le disciple de toutes sortes de fumistes. On ne prête qu'aux riches, c'est bien connu.

Lorsqu'il est question de faits expérimentaux ou de cas analysés, le scientifique sérieux offre généralement mille et une méthodes pour que ceux-ci soient facilement contrôlés. A l'inverse, l'adepte du paranormal ne fournit généralement que des exemples difficilement contrôlables, soit par manque de précisions géographiques ou chronologiques, soit parce que sous prétexte de respect de la vie privée il entend tenir secrets les noms des personnes et des lieux auxquels il se réfère. On remarque aussi que plus un cas cité est extraordinaire et plus il est généralement éloigné du lieu où sévit l'auteur qui le cite. C'est ainsi que les américains envièrent longtemps les "fantastiques recherches parapsychologiques en URSS" (pour reprendre le titre d'un ouvrage qui fit date et qui parut en traduction française chez Robert Laffont) alors qu'au même moment les parapsychologues soviétiques citaient avec ravissement les "recherches" parapsychologiques effectuées aux Etats-Unis et en Europe. Dans d'autres cas, les faits extraordinaires allégués sont situés dans des endroits que seuls des explorateurs chevronnés sont capables d'aller visiter.

Il faut savoir que tout article concernant une recherche scientifique est soumis à un comité d'experts reconnus avant d'être publié dans une revue scientifique sérieuse. Le but est d'obtenir de chacun d'eux une critique au départ de laquelle on peut normalement déterminer la valeur scientifique réelle du texte. Les nombreuses publications touchant le paranormal ne procèdent pas avec autant de circonspection. En effet, le choix des textes y est déterminé par rapport à la notoriété de leurs auteurs ou l'aspect sensationnel de leurs écrits. Méfiez-vous davantage encore d'auteurs qui, ayant des diplômes et des titres scientifiques, se gardent obstinément de publier ailleurs que sur leur site internet personnel ou dans des publications dédiées aux mystères de toutes sortes : ceux-là sont majoritairement des mystificateurs ou des égarés qui sont parfaitement conscients que leurs écrits seraient refusés par les revues scientifiques. Inutile de vous dire pourquoi...

Les adeptes du paranormal ne tarissent pas de reproches et d'invectives contre ce qu'ils appellent "la science officielle" et ses représentants qu'ils assimilent à des agents d'une sorte de conspiration contre le progrès ou les connaissances. Il suffit d'y réfléchir une minute pour se rendre compte que cette manière de présenter les choses relève de la pire absurdité. Or, à l'inverse, et de manière très contradictoire, les mêmes imprécateurs ne tarissent pas d'éloges à l'égard de certains scientifiques qui écrivent beaucoup en faveur du paranormal. Mais voilà : ces derniers chercheurs se singularisent par rapport à la communauté scientifique en évitant, comme je l'ai dit plus haut, de soumettre leurs délires ou leurs mensonges au jugement de leurs pairs comme s'y sentent normalement tenus tous les scientifiques dignes de ce nom. L'observateur attentif à ces choses n'a donc pas grande difficulté à faire la différence entre un scientifique exprimant des idées que ses pairs ont légitimées et un autre qui s'est lui-même rejeté en dehors de la communauté scientifique pour des raisons qui ne devraient tromper personne.

Une méthode fréquemment rencontrée chez les chercheurs voués au paranormal consiste à se donner l'apparence d'un héros ou d'un martyr par rapport à des adversaires qui seraient soit des médiocrees soit des gens sans foi ni loi. Parmi les exemples les plus odieux du genre j'ai repéré les manoeuvres de Michel Bougard qui consistèrent à accoler à ses adversaires des termes tels que réductionnisme, révisionistes et négationnistes pour ensuite jeter un pont entre ces adversaires et les extrémistes qui nient l'holocauste (Inforespace n° 85 p. 7 et n° 104 pp. 4-14). Lorsqu'un chercheur parallèle en est réduit à de telles extrémités, on peut penser qu'il est, à la manière de certains sectateurs, sur le point de s'enfermer dans une forme de suicide intellectuel ou physique. Quelque temps plus tard, l'organisation ufologique dont il était le Président était dissoute, victime à la fois de ses excès et du désintérêt que ceux-ci provoquèrent finalement dans une écrasante majorité de la population.

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Un numéro de la revue belge Inforespace, publiée par la SOBEPS et dont le Président était Michel Bougard, va me permettre d'illustrer, par des exemples concrets, beaucoup des remarques que je viens de faire...

Dans l'éditorial du numéro 101 de cette publication, on trouve un ensemble de louanges adressées à un professeur honoraire de physique ayant appartenu à l'Université de Louvain et qui, depuis de nombreuses années, défend la réalité des ovnis et leur origine plus que certainement extraterrestre. Cet éditorial sert d'introduction à un long article de ce physicien retraité qui commence par une réflexion philosophique touchant la pluralité possible des mondes. Cette partie de l'article s'achève par l'exposé au conditionnel que voici : "Erich Von Daniken travaille à sa façon, mais ce qui importe, c'est que les traces de Nazca pourraient être un exemple de vestiges d'anciennes expériences psychosociologiques, menées par des extraterrestres dans un passé relativement lointain." La stricte vérité m'oblige à dire qu'il suffit de consulter quelques travaux sérieux qui furent menés au sujet des tracés de Nazca pour être convaincu aussitôt que des extraterrestres ne furent pour rien dans leur élaboration. Daniken n'est en aucun cas une autorité en la matière et le physicien qui le cite semble faire fi, en la circonstance, de la plus élémentaire prudence scientifique.

Plus loin, pour étayer ses idées par des faits, ce physicien parle du crash d'un OVNI à Roswell et affirme, sans la moindre hésitation : "On récupéra l'épave, et les cadavres, et probablement un survivant." Autant d'affirmations démontrées fausses depuis longtemps martelées par un homme qui croit toujours en la réalité du fameux film de l'autopsie d'un extraterrestre que Jacques Pradel présenta jadis.

Après avoir disserté sur les secrets d'Etat et les conspirations qu'ils entraînent dans le cadre d'une désinformation du public, le même auteur parle ensuite d'un cas célèbre où il fut question d'un jeune homme qui prétendit avoir eu des relations sexuelles avec une créature d'un autre monde qui poussait des grognements de truie et n'avait pas de nombril. Foulant aux pieds les principes élémentaires touchant à l'incompatibilité génétique entre espèces différentes, il assène : "La solution de cette énigme vint plus tard, quand on comprit qu'il existe des êtres hybrides. La forte similitude avec une femme humaine implique que les hybridations doivent avoir été effectuées depuis plusieurs générations." C'est ainsi que ce physicien retraité, partant de ce qui semble bien être un cas de simple vantardise sexuelle, en arrive, après une affirmation gratuite, à valoriser la thèse selon laquelle des extraterrestres se livreraient depuis longtemps à des expériences génétiques sur les humains. Il poursuit en parlant d'un autre cas, étudié, dit-il, par un "psychiatre compétent" et il en déduit qu'un couple fut enlevé par des extraterrestres pour subir des examens touchant à la fonction génésique. Depuis que fut révélé le cas du couple Hill, puisque c'est de lui qu'il s'agit, quelques scandales judiciares ont fait éclore aux Etats-Unis et ailleurs une foule d'études scientifiques qui remettent complètement en cause les méthodes mêmes par lesquelles de faux souvenirs semblables à ceux des Hill ont pu être soutirés à des milliers de malheureux.

Ignorant -ou feignant d'ignorer- l'existence même de cette énorme littérature scientifique, l'auteur poursuit en écrivant tout un chapitre dans lequel il affirme la réalité du phénomène des enlèvements humains à l'échelle mondiale et constate que le portrait robot des extraterrestres-kidnappeurs est cohérent du fait qu'il s'en dégage une constante : les grands yeux noirs. Ces grands yeux noirs lui permettent de proposer une explication des contacts télépathiques entre extraterrestres et "enlevé". Sa démonstration commence ainsi : "admettons comme hypothèse de travail que ce qui a été décrit dans ce chapitre soit vrai..." Jugez de cette méthode qui permet à ce physicien d'aboutir à ce qu'il appelle "une hypothèse assez fortement structurée en accord avec les faits observés." Le problème, ici, c'est que l'auteur nomme "faits observés" ce qui n'est qu'un monceau d'allégations fantaisistes obtenues par des moyens dont il est démontré désormais qu'ils induisent eux-mêmes les plus graves divagations.

Mais notre auteur ne s'arrête pas en si bon chemin car après avoir adopté les égarements d'autres ufologues il s'enfonce enfin dans des absurdités dont il est cette fois l'inventeur. C'est ainsi qu'il affirme, par exemple, que les yeux des bovidés sont uniformément noirs et fonctionnent comme une caméra. Il y a de quoi en tomber de sa chaise.

Parlant des modes de communication des insectes il écrit encore : "Ces mécanismes physiologiques sont extraordinairement efficaces et il est logique de penser qu'ils ont surgi aussi dans des lignées évolutives indépendantes, apparues sur d'autres planètes. Le premier pas de notre démarche sera donc d'admettre qu'il en est de même pour les communications télépathiques." Comme tout est simple quand "il suffit d'admettre"!

Ailleurs dans son article ce physicien parle des fameux cercles et autres figures géométriques qui apparurent voici bien des années dans les champs céréaliers de Grande Bretagne. Il s'agissait de plaisanteries qui, peu à peu, donnèrent naissance à une nouvelle forme d'expression artistique. Deux hommes âgés furent les premiers qui livrèrent leurs secrets de "fabrication". Or, à propos des aveux humoristiques de ces derniers, voici ce qu'écrit notre physicien retraité : "Puisque des cercles de blé de même type étaient apparus dans d'autres pays du monde et puisque les cercles déjà apparus et continuant à être créés de manière nocturne en Angleterre ne pouvaient pas tous être produits par eux (les deux hommes - Note de M. Hallet), c'était évidemment une imposture." Ainsi, par un raisonnement à sa manière, notre physicien renverse-t-il la logique : l'imposture n'est pas de faire croire à l'origine prétendument extraterrestre des cercles, mais bien d'avouer qu'ils furent faits de main humaine! Et ce chercheur paradoxal livre ensuite la conclusion à laquelle cette "évidence" l'a conduit : "On ne parvint pas à résoudre l'énigme de leur formation autrement que par des OVNI, mais leur mode opératoire resta mystérieux. C'est, à mon avis, une expérience psychosociologique des extraterrestres particulièrement bien réussie." En qualifiant d'expériences psychosociologiques extraterrestres toutes les absurdités qui se rencontrent dans la littérature consacrée aux ovnis, ce physicien retraité explique tout, du moins, en apparence. C'est ainsi que les récits mensongers et les faux photographiques avérés qui ont été proposés par de prétendus contactés des extraterrestres se transforment, sous sa plume, en autant de preuves nouvelles que les extraterrestres manipulent les humains dans un but inconnu. "Tout s'explique d'une manière simple et cohérente" écrit ce brave homme à ce point embourbé dans des raisonnements aberrants et des croyances absurdes qu'il ose même écrire un peu plus loin : "je ne vois pas ce qui empêcherait les extraterrestres de placer leurs OVNI dans des carcasses d'hélicoptères pour induire le public en erreur." On sort là complètement du cadre de la recherche logique et sérieuse pour entrer dans celui qui concerne plus spécialement certains cliniciens...

Voilà ce qu'a été un jour capable d'écrire un homme qui dut pourtant être un cerveau remarquable à une certaine époque. Un attrait indomptable pour l'étrange et le fantastique ainsi qu'une propension à croire plutôt ce qui sort de l'ordinaire en sont les causes premières.

De tels dérapages et de telles folies se rencontrent à chaque pas dans la littérature consacrée au paranormal et aux fausses sciences. On peut comprendre dès lors que la plupart des scientifiques considèrent qu'il n'y a rien qui puisse mériter leur intérêt dans ces domaines et qu'ils préfèrent, généralement, s'en tenir éloignés et éviter toute polémique avec les sectateurs de ces croyances absurdes. Un débat constructif est en effet impossible avec de tels personnages. Le mieux est de les ignorer en sachant que la vérité scientifique s'impose toujours ; mais il est parfois nécessaire quand même de les combattre, surtout quand ils influencent négativement les générations montantes...

 

CONTINUER (les modes de transmission des idées fausses)

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