LA VISION D'EZECHIEL : UN MYTHE SOUCOUPISTE ?

 

Au sein d'un ouvrage consacré aux soucoupes volantes, il n'est pas rare de découvrir une tentative de reconstitution de l'objet observé par le prophète Ezéchiel. Ces tentatives ont été si nombreuses qu'il en existe toute une variété. Un chercheur attaché à la NASA, J. Blumrich, a même réussi à trouver dans la vision d'Ezéchiel la matière d'un ouvrage complet agrémenté d'une importante quantité de schémas et de photographies (1). Même le célèbre professeur Menzel s'est penché sur le sujet. Fidèle à une méthode toute personnelle, il a tenté de prouver qu'Ezéchiel avait observé un phénomène atmosphérique nommé halo solaire (2).

Hélas pour tous ceux qui voient dans cette vision célèbre une manifestation extraterrestre, nous allons proposer une explication très différente.

On ne pourra nous taxer de parti-pris puisque nous avons jadis défendu avec acharnement la thèse extraterrestre comme la seule possible en la circonstance. Ce fut probablement une erreur, due alors à notre ignorance d'une certaine symbolique.

Le Livre d'Ezéchiel est composite car ses auteurs ont utilisé différents calendriers. Néanmoins, pour simplifier -et parce que cela ne gênera en rien notre démonstration- nous continuerons à le considérer comme l'oeuvre d'un seul homme.

Dans ces conditions, on peut admettre la date de 571 avant J.C. comme suffisamment exacte en ce qui concerne la rédaction de l'ouvrage ; elle est en effet la plus récente mentionnée dans le texte (3).

Par rapport aux autres livres prophétiques, le Livre d'Ezéchiel peut être considéré comme hérétique. En effet, d'après Ez. XVI, 3, les Israélites ne sont pas de race pure car ils ont pour père un Amorrhéen et pour mère une Héthéenne, tous deux descendant de Kanaan. Or la doctrine des rabbins fut toujours celle de Genèse XXVIII, 1-2, à savoir que les Israélites sont de pure race. Si ce livre figure néanmoins dans la Bible, c'est qu'il échappa, on ne sait trop comment ni pourquoi, à la purge qu'effectuèrent les rabbins lorsqu'ils établirent le canon de leurs textes sacrés (5)

Ouvrons le Livre d'Ezéchiel.

Le prophète nous décrit tout d'abord un vent de tempête, un nuage environné d'une lueur, un feu d'où jaillissaient des éclairs. S'agit-il d'un vaisseau spatial extraterrestre? Il ne semble pas, et la suite tend à le prouver.

Le prophète parle ensuite de quatre animaux qui ont quatre faces et quatre ailes. Ces faces sont, dans l'ordre, les suivantes : face d'homme, de lion, de taureau et d'aigle. Certains y ont vu des casques d'astronautes bardés d'instruments complexes. Or, chacun sait qu'on a attribué à chaque évangéliste un symbole : un homme pour Matthieu, un lion pour Marc, un taureau pour Luc et un aigle pour Jean. Nous retrouvons ici l'ordre de citation des faces des animaux que vit Ezéchiel, et ce, en nous bornant à citer les évangélistes dans l'ordre que leur a attribué le canon! Pour une coïncidence, elle serait de taille...

Et savez-vous ce que symbolisent ces quatre animaux? Tout simplement ce que les astrologues identifiaient jadis comme les quatre étoiles fixes ou "royales".

Deux mille cinq cents ans avant notre ère, ces quatre étoiles paraissaient avoir été placées par la nature aux points d'équinoxes et de solstices afin de délimiter les saisons. Le hasard fit qu'elles étaient de couleurs différentes deux par deux, en opposition. Ainsi, lorsqu'une étoile rouge paraissait au méridien supérieur, l'autre, rouge également, paraissait être sous la terre. Il en allait de même avec les deux autres qui étaient blanches. Les deux étoiles rouges signalaient les équinoxes et les deux blanches les solstices. On comprend aisément que, grâce au rôle important qu'elles remplissaient aux yeux des astrologues, ces quatre étoiles aient été considérées comme "royales". Chacune fut identifiée en fonction de la place qu'elle occupait sur la voûte céleste. Ainsi,

Fomahaut (Fom-al-hùt : bouche du poisson), qui signalait le solstice d'hiver, située à l'extrémité du Verseau, fut symbolisée par un homme

Régulus (Petit Roi) qui signalait le solstice d'été et situait le coeur du Lion, fut symbolisée par un lion

Aldébaran ("l'oeil de Dieu" des Hébreux) qui signalait l'équinoxe du printemps et constituait l'oeil droit du Taureau, fut symbolisée par un taureau

Antares qui signalait l'équinoxe d'automne et situait le coeur du Scorpion fut symbolisée par un aigle, animal céleste associé par les anciens au Scorpion et qui faisait fonction de paranatellon (6)

Ces quatre symboles se rencontrent, toujours associés, en bien d'autres endroits de la Bible. En voici deux exemples. On sait que Jacob identifia son premier fils Ruben à l'eau qui s'écoule, c'est-à-dire à l'homme du Verseau; son second, Judas, au lion et son quatrième, Dan, au Céraste, une sorte de serpent qui sur la voûte céleste est casé sous le Scorpion. Quant au troisième, il fut assimilé par Moïse au boeuf, c'est-à-dire au Taureau. Remarquons une fois encore que les quatre étoiles sont citées ici dans l'ordre habituel. Ajoutons que le camp des Hébreux était formé sur un grand quadrilatère de seize cases dont les quatre centrales étaient occupées par les images des quatre éléments et les douze autres, une par tribu, représentaient chaque signe du zodiaque. Aux quatre angles du quadrilatère figuraient les quatre tribus correspondant aux étoiles royales. Cet agencement particulier avait été analysé par Diodore de Sicile qui affirmait que Moïse avait procédé de la sorte pour honorer son Dieu qui n'était autre que... la voûte céleste tout entière (7 - 8)! Nous empruntons à M. Halévy la traduction du commentaire de Diodire de Sicile : "...la divinité, selon lui (Moïse), n'était pas autre chose que ce qui nous enveloppe, nous, la terre et la mer, savoir ce que nous appelons le ciel, monde où nature. Or, quel homme sensé oserait représenter cette divinité par une image faite sur le modèle de l'un de nous? Il fallait donc renoncer à toute fabrication d'idoles et se borner pour honorer la divinité, à lui didier une enceinte et un sanctuaire digne d'elle sans aucune effigie." (9)

Examinons à présent de plus près les affirmations du prophète Ezéchiel. Nous remarquons que les quatre animaux "ne se détournaient pas en marchant" et "allaient chacun devant soi". Voilà bien l'image du mouvement circulaire imperturbable des étoiles "royales".

Les animaux sont associés à des roues; il nous est dit qu'elles paraissaient constituées comme si elles étaient au milieu l'une de l'autre, et qu'elles avançaient dans les quatre directions et ne se tournaient pas en marchant. Or, c'est bien un tel mouvement que peut noter un observateur qui, en se tournant vers les points cardinaux, assiste au déplacement des étoiles dans les quatre directions.

Le prophète précise encore que les circonférences des roues étaient garnies d'yeux tout autour. Or, les anciens ont toujours assimilé les étoiles aux yeux du Dieu omniprésent. On lira dans Zacharie IV, 10 que sept yeux de l'éternel parcourent toute la terre. Il s'agit bien entendu des sept planètes des anciens parmi lesquelles figuraient le Soleil et la Lune qui dans Le Livre des Morts égyptien sont également identifiées à des yeux : "Mais j'ai délivré Horus de l'empire de Seth et ouvert la route aux deux yeux du ciel." (10)

Il devient donc clair que le prophète Ezéchiel a doté la circonférence de ses roues d'étoiles et non de hublots de soucoupes volantes.

Mais allons encore plus avant. En I, 22 le prophète ajoute qu'au-dessus des têtes des quatre animaux était tendue une voûte éclatante comme du cristal. En I, 26 il précise qu'au-dessus de la voûte se trouvait une pierre de saphir en forme de trône et que, tout en haut, il y avait un être d'apparence humaine. Cette description est on ne peut plus limpide et permet de concevoir dans son ensemble la fameuse vision. Les anciens pensaient en effet que la Terre était plate et qu'au-dessus d'elle se dressait une voûte solide et transparente sur laquelle étaient fixées les étoiles. Cette sphère des étoiles fixes était elle-même surmontée du trône divin, tandis qu'en-dessous, les sept planètes suivaient leurs courses réciproques selon des orbites -ou roues- bien définies, s'éloignant de plus en plus de la surface de la terre de sorte que ces roues-orbites paraissaient concentriques pour un observateur placé au centre du système.

C'est ce système cosmographique qu'Ezéchiel a décrit.

Nous n'avons sans doute pas encore convaincu tous les partisans de la thèse extraterrestre ; aussi avons-nous gardé pour la fin un argument irréfutable.

En bon prophète, Ezéchiel avait-il prévu qu'après sa mort on risquerait de mal interpréter sa "vision"? Toujours est-il qu'il prit la précaution d'identifier de façon formelle l'objet de sa description. En X, 13 il nous dit que les roues s'appelaient galgal. Prudents, les théologiens traduisent ce terme par "tourbillon", tout en prenant la sage précaution de préciser qu'il s'agit là d'une traduction incertaine. Et pour cause, puisque l'hébreu galil signifie "cercle du zodiaque" et qu'en chaldéen galgal désigne la sphère astronomique dans son ensemble! (11)

Rien d'étonnant, bien sûr, à ce que le prophète ait préféré utiliser le terme chaldéen puisqu'il fut initié à l'astrologie auprès des prêtres chaldéens et que sa vision se situa en Chaldée. De toute façon, le terme employé convenait mieux ici que l'hébreu car il était beaucoup plus précis et définissait mieux l'ensemble de la vision.

On peut enfin remarquer que les dates citées dans le Livre d'Ezéchiel ne sont pas distribuées au hasard, mais marquent au contraire des événements astronomiques auxquels les étoiles royales étaient associées. Nous citeront à ce propos la remarque de deux dominicains pour lesquels la vision du prophète est transparente : "Yahvé se manifeste au prophète aux points cardinaux -solstices et équinoxes- de l'année, dans le cadre d'une révélation cosmique." (12)

Il n'est point besoin, croyons-nous, d'alourdir davantage notre démonstration par d'autres preuves tant celles qui précèdent sont irréfutables. Déjà, avant nous, Camille Flammarion qui avait étudié de très près l'astronomie ancienne et les origines des mythes religieux, avait trouvé tout naturel de résumer la vision d'Ezéchiel en une phrase lapidaire que voici : "-590 : le prophète Ezéchiel, à son retour de captivité de Babylone, décrit, en termes symboliques, la sphère astronomique des Chaldéens (galgal) montée sur quatre cercles à angle droit, et portée par quatre boeufs devenus plus tard chérubins." (13)

Quand Camille Flammarion écrivit cela, le mythe soucoupique n'était pas encore né...

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES :

1) J.F. BLUMRICH : The spaceships of Ezechiel (Gorgi - 1974)

2) J. VALLEE : Anatomy of a phenomenon (Tandem - 1974) p. 3

3) Bible de Jérusalem - Commentaires

4) Emile FERRIERE : Les mythes de la Bible (Paris - 1893) p. 148

5) H.E. DEL MEDICO : L'énigme des manuscrits de la Mer Morte (Paris - 1957) p. 23 et suiv.

6) C.F. DUPUIS : L'origine de tous les cultes (Paris - 1835) T. I, p. 286 / C.F. DUPUIS : Abrégé de l'origine de tous les cultes (Paris - 1892) p. 577 / Camille FLAMMARION : Les étoiles et les curiosités du ciel (Paris - 1882) p. 278,279, 345, 427 et 441 / W.E. PEUCKERT : L'astrologie (Paris - 1965) p. 80 / Ruppert GLEADOW : Les origines du zodiaque (Paris - 1971) p. 148

7) C.F. DUPUIS : L'origine de tous les cultes (Paris - 1835) T.I p. 169 à 172 et T. VIII p. 190 et suiv.

8) Ruppert GLEADOW : Les origines du zodiaque (Paris - 1971) chap. IX

9) M.A. HALEVY : Moïse dans l'histoire et la légende (Paris - 1927) p. 76

10) G. KOLPAKTCHY / Livre des morts des anciens égyptiens (Paris - 1973) chap. CX

11) Georges ORY : Le Christ et Jésus (Paris - 1968) p. 157

12) G. DE CHAMPEAUX et Dom S. STERCKX : Le monde des symboles (Paris - 1989) p. 432-433

13) Camille FLAMMARION : Les étoiles et les curiosités du ciel (Paris - 1882) p. 760 [En identifiant les chérubins à des boeufs, Flammarion faisait cependant une erreur car ceux-ci trouvent leur origine dans les kâribus assyriens. Ces kâribus étaient des génies dont les statues à tête humaine, corps de lion, pattes de taureau et ailes d'aigles gardaient l'entrée des temples - Cfr Charles AUTRAN : Mithra, Zoroastre et la préhistoire assyrienne du christianisme (Paris - 1935) p. 201 ]

 

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