En quoi consiste ma démarche intellectuelle?

 

C'est sous le pseudonyme de Théophrastus Redividus qu'en plein milieu du XVIIe siècle fut publié un ouvrage dans lequel l'auteur expliquait que tous les miracles de la Bible et la plupart des prodiges signalés par des auteurs anciens n'étaient que des exagérations ou des inventions destinées à tromper le peuple afin de l'asservir à divers systèmes de croyances. Faisant preuve d'une érudition exemplaire, il démontrait que chaque type de prodige avait été signalé en de nombreux lieux ou époques par des auteurs qui s'étaient recopiés les uns les autres ou qui avaient récolté ici et là sans aucun discernement de simples rumeurs ou des témoignages fantaisistes.

Rien n'a changé depuis lors : des quantités d'auteurs écrivent toujours des ouvrages remplis de prodiges qu'ils ont récoltés auprès de témoins de première ou de Xième main ou qu'ils ont tout simplement puisé dans d'autres livres à prodiges. Quand on constate que des auteurs comme Raymond Drake, Jacques Vallée ou Michel Bougard ont écrit des livres entiers pour démontrer que des ovnis ont été décrits depuis les temps les plus anciens, on est forcé de penser que ces gens n'ont en fin de compte pas fait autre chose qu'étaler leur formidable manque de culture par rapport aux faits, aux époques et aux auteurs qui ont été l'objet de leurs "recherches".

La démarche intellectuelle que j'ai adoptée depuis maintenant plus de trente ans n'est guère différente de celle de Théophrastus Redividus car elle consiste à analyser de manière critique des faits et des documents d'un point de vue historique et scientifique tout en s'aidant nécessairement des divers apports que peut fournir l'érudition.

Il y a bien des années, répondant à un lycéen portugais qui m'avait questionné sur la manière de devenir un chercheur sceptique, je lui transmis la photocopie d'une page d'un livre de John Keel où il était question d'un événement extraordinaire qui s'était produit là même où ce jeune homme allait à l'école : une brutale hausse de la température aurait mis à sec, d'un seul coup, toutes les rivières et provoqué pas mal de morts. Sur mes conseils, le jeune lycéen en parla à ses professeurs et c'est ainsi qu'un travail scolaire commença... Les lycéens allèrent compulser des quantités de journaux de l'époque et recomposèrent ainsi le véritable récit des faits : une grande sécheresse avait sévi pendant des semaines et, un moment donné, la température ayant atteint des records rarement enregistrés, on avait dénombré pas mal de morts tandis que les rivières s'étaient touvées asséchées. Les faits prétendument "extraordinaires" furent ainsi ramenés à une explication extrêmement simple, tout le "mystère" ayant été fabriqué par une contraction aussi mensongère qu'artificielle de la durée des événements. Par cette petite expérience, ces lycéens constatèrent qu'il est parfois assez aisé de débusquer les mensonges débités dans certains livres et ils se rendirent compte que le proverbe qui dit "a beau mentir qui vient de loin" s'était hélas une fois de plus vérifié.

Autre exemple : j'ai sous les yeux quelques reproductions de plaquettes anciennes décrivant des phénomènes lumineux s'étant produits en même temps que des catastrophes naturelles. N'importe quel ufologue qui aurait trouvé l'une de ces plaquette se serait empressé de la reproduire pour la transformer en preuve de manifestations célestes inexpliquées dans les temps passés. Mais il suffit d'un peu d'érudition pour savoir que ces plaquettes appartiennent toutes à une littérature de colportage imprimée dans un but d'édification religieuse et que les phénomènes catastrophiques ou effrayants qu'elles décrivaient sortirent tout droit de l'imagination de leurs auteurs anonymes ou pseudonymes.

Laissez-moi vous expliquer à présent de manière plus détaillée les bases mêmes de la méthode critique...

Imaginons qu'un auteur parle d'un faits extraordinaire dont il aurait eu connaissance indirectement ou non. D'abord il convient de rechercher si d'autres auteurs ont parlé du même fait et, si oui, de comparer les détails signalés par chacun d'eux. Déjà, à ce stade, on voit bien souvent apparaître des contradictions et des exagérations. Avec un peu d'habileté, on parvient même à suivre l'évolution d'un texte sous ses différentes rédactions successives, beaucoup d'amateurs de mystères se contentant généralement de répéter (plus ou moins approximativement) ce que leurs prédécesseurs ont dit ou écrit. A un stade plus avancé de l'étude, on cherche à retrouver les témoignages originaux dont les textes successifs des différents auteurs se sont plus ou moins directement inspirés. Parfois, on ne trouve rien, ce qui indique de manière quasi certaine une pure invention mensongère ; parfois ou trouve quelque chose de totalement différent, comme dans l'exemple ci-dessus. Dans certains cas, la solution de l'énigme s'impose assez vite : il peut s'agir par exemple d'une fausse interprétation due à une connaissance trop lacunaire d'une langue étrangère ou de termes techniques. Ainsi, quand Frank Edwards signalait (Soucoupes volantes, affaire sérieuse, Paris, Laffont, 1967, p. 178) qu'on découvrait de plus en plus de mystérieux dômes sur la Lune, il semblait ignorer que dans le jargon des spécialistes on nomme ainsi des formations bombées d'origine volcanique. Mais l'ignorait-il vraiment ou abusait-il de la crédulité de ses lecteurs puisqu'il renvoyait à un article de Sky & Telescope où l'on voyait un croquis d'un de ces dômes qui montrait une structure qui de toute évidence n'avait rien d'artificiel ?

Chacun l'aura compris, le principe est simple : contrôler et comparer les sources tout en cherchant à remonter à leurs origines.

Il ne suffit pas toujours de comparer entre eux des documents pour pouvoir saisir l'évolution d'une idée, d'un fait prétendu ou d'un simple récit basé sur une rumeur. Il faut aussi pouvoir juger de la crédibilité même d'un fait en le soumettant à la critique scientifique. En bref, cela consiste à évaluer de prime abord le degré de vraisemblance du fait allégué. Est-il en accord, ou non, avec ce qui est connu d'un point de vue scientifique? Ne viole-t-il pas, tout simplement, les lois les mieux établies de la physique, de la chimie, de l'astronomie etc... Il faut, pour investiguer de la sorte, au moins de bonnes connaissances scientifiques de base et de très bonnes connaissances dans les domaines précis que l'on entend étudier.

Avec un peu d'habitude, le chercheur sceptique parvient à se faire assez souvent une bonne idée d'un fait prétendu rien qu'en opérant quelques vérifications élémentaires. Plus l'étrangeté du fait est grande et plus la preuve qu'on en apporte devrait être solide. Dès lors, si les références de lieu, de temps, d'auteurs sérieux etc. manquent, on peut très vite se douter que ce fait prétendu est une invention pure ou une énorme erreur propagée par un auteur mal documenté, distrait ou stupide.

Tous les auteurs qui citent de faux faits extraordinaires ne sont pas des menteurs. Beaucoup sont des naïfs qui veulent tant y croire qu'ils finissent par admettre n'importe quoi ou qu'ils voient des faits extraordinaires là où il n'y en a pas. C'est ainsi que certains auteurs très connus ne font que puiser ici et là toutes sortes de choses qui leur paraissent fantastiques sans même douter un instant que les récits qu'ils lisent peuvent ne pas être vrais. Par principe, ils accordent foi à tout ce qui est écrit et qui va dans le sens de leurs croyances.

N'admettez donc pour certaines ou probables que des choses que vous aurez personnellement vérifiées ou que d'autres auteurs montreront, par la rigueur de leurs exposés, qu'ils ont eux-même vérifiées. Avec un peu d'expérience, vous constaterez vite que c'est plus facile à dire qu'à faire, car nul ne saurait tout vérifier par soi-même et l'on est obligé, un moment donné, d'admettre que l'on est victime, sans le savoir, de croyances et d'idées fausses que l'on n'a pas encore pu débusquer... C'est ce qui rend cette démarche captivante et sans fin.

 

CONTINUER (l'originalité de ma démarche...)

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